Les yeux sont d'abord un peu heurtés par la lueur crépusculaire qui baigne le plateau du Théâtre de l'Arsenic. Ils s'y acclimateront pourtant, et même avec un certain plaisir, après quelques minutes. L'Arriviste, du Suédois Stig Dagerman (1923-1953), ne pourrait pas se dérouler en pleine lumière tant les motivations des dix personnages qui habitent cette pièce implacable sont entre chien et loup. A commencer évidemment par celles du rôle-titre, un homme prêt à tout – trahir, mentir, manipuler, ramper – pour sortir de sa condition de pauvre et accéder, croit-il, à ce bonheur de riches qui permet de s'offrir des femmes, de beaux vêtements et d'être appelé «Monsieur le chef des ateliers». Le comédien Claude Guyonnet, avec son costume trop large comme s'il n'avait pas tout à fait les épaules pour le remplir (excellent travail de la costumière Anna Van Brée), campe un arriviste abject mais jamais caricatural. Si ce personnage fait froid dans le dos, c'est qu'il est malin, bien armé intellectuellement et que ses arguments sur la nécessité de vendre le garage qu'il possède en copropriété avec trois autres collègues – un joueur et deux idéalistes – ressemblent beaucoup au discours de n'importe quel chef d'entreprise néolibéral.

Stig Dagerman avait 26 ans – il s'est suicidé à 30 – lorsqu'il a écrit cette pièce aux résonances très contemporaines, mettant en jeu les limites des deux grands systèmes de l'après-guerre: capitalisme et socialisme. Mais, au-delà des enjeux politiques, L'Arriviste interroge surtout les pulsions et désirs qui animent ces dix personnages aux ambitions divergentes. Victimes de l'arriviste, collègues, femme et maîtresse perdent tour à tour leur honneur, leur idéal ou même leur vie. Comme réponse aux malheurs qu'il a engendrés autour de lui, Monsieur Blom (prononcé Blum, ce qui n'est pas très heureux) se contente de montrer au public ses très belles chaussures, lesquelles justifient à ses yeux toute sa machination. Dérisoire et tragique!

De cette pièce ambitieuse, Martine Charlet a su tirer une mise en scène sobre, claire et vivante, où le discours n'écrase jamais la situation. En dépit de quelques pertes de rythme à l'intérieur des scènes, L'Arriviste maintient sa tension sur toute sa durée – deux heures sans entracte: un beau travail d'équipe, notamment de la part des comédiens aussi bons dans leurs textes que dans leurs corps, contraints de se mouvoir sur une scène ayant évacué tout élément de décor, sinon un ingénieux mur coulissant en demi-cercle.

L'arriviste, au Théâtre de l'Arsenic, à Lausanne, jusqu'au 23 janvier. Les 4 et 5 février à l'Espace Moncor, à Fribourg, et le 22 février au Théâtre de Vevey.