Larry Clark, le chaos pour testament

Tourné à Paris, «The Smell of Us», septième filmdu photographe et cinéaste de 70 ans, se veut plus trash que jamais. Et divise

L es galeries d’art s’arrachent encore le photographe, assurées d’un succès de scandale. Mais le cinéaste a du plomb dans l’aile. Vingt ans après l’électrochoc de Kids (1995) et une dizaine depuis son dernier film distribué en Suisse, Ken Park, l’Américain Larry Clark est devenu persona non grata dans les salles. Trop trash, trop provocateur, trop douteux à force de flirter avec les tabous de la pornographie et de la pédophilie. Malgré un Grand Prix récolté au Festival de Rome de Marco Müller, Marfa Girl (2012) n’a ainsi circulé que sur Internet.

Réalisé à Paris grâce à des admirateurs français et parlé dans la langue de Molière (enfin, c’est beaucoup dire…), The Smell of Us a pour sa part au moins trouvé une salle courageuse, le Ciné 17 de Genève, pour le programmer via une importation directe. Il faut dire qu’après le dossier d’une trentaine de pages que Les Cahiers du cinéma lui ont consacré, pendant que Positif s’étranglait et que même Télérama jetait l’éponge, l’enjeu critique semble à nouveau majeur. La rumeur d’un tournage anarchique, marqué par la défection de ses principaux protagonistes aux deux tiers, fâchés de se sentir manipulés, ne fait qu’ajouter au regain de curiosité.

Premier constat: à 70 ans, Larry Clark n’a pas changé. Il défend toujours son territoire et n’a fait que se radicaliser. Mais en transposant dans les beaux quartiers parisiens ses histoires d’adolescents livrés à eux-mêmes, voués à l’ennui, à la défonce et au sexe débridé, il semble plus mettre à nu ses propres obsessions qu’une quelconque réalité sociologique. Un jeune scénariste «local» (le Nantais «Scribe») lui a fourni une matière. Puis celle-ci s’est transformée au fil des aléas de tournage, le cinéaste se projetant de plus en plus dans le film jusqu’à y tenir deux petits rôles. Dommage que même l’éventualité d’une œuvre testamentaire ne fasse pas de The Smell of Us un meilleur film!

On y suit vaguement un groupe de jeunes qui traînent avec leurs skates entre place du Trocadéro et Palais de Tokyo. Sorte d’ange blond androgyne, Math (Lukas Ionesco, fils de l’actrice Eva et petit-fils de la photographe Irina) est au centre de l’attention, aimé en vain par Marie (Diane Rouxel) comme par son pote JP (Hugo Behar-Thinières) alors qu’il n’aime personne et se prostitue. La plupart des autres font comme lui, avec des clients et clientes trouvés via Internet, sans évidente nécessité pécuniaire, sauf pour Guillaume. Pour Larry Clark, il s’agit surtout de confronter leur insolente jeunesse aux ravages de l’âge.

Dès la première séquence du film, c’est en effet lui qui campe Rockstar, pathétique clodo américain par-dessus lequel les skaters sautent avant qu’il ne se pisse dessus. Un peu plus tard, c’est encore lui, barbe rasée et cheveux teints, qui est ce client fétichiste qui suce et renifle goulûment les orteils de Lukas. Et n’est-ce pas sa projection qu’il faut reconnaître dans le personnage de Toff, cadet de la bande et filmeur-voyeur compulsif de leurs «exploits»?

L’ennui, c’est que Clark a beau filmer ses jeunes éphèbes avec la même fascination que jadis Visconti ou Pasolini les leurs, jamais on ne décolle ici du glauque et de la monotonie (accentuée par les chansons bêtement plaquées). Comme clou de leurs activités, ils saccagent tous ensemble l’appartement d’un vieux pédé comateux. «Pourquoi est-ce que je me laisse enculer?» désespère Math avant de recommencer, jusqu’à une scène éprouvante qui accuse sa vieille mère incestueuse (Dominique Frot). Côté récit, le seul semblant de relance survient lorsque Marie dénonce JP à ses parents, avec des conséquences dramatiques…

Alors bien sûr, les beaux esprits se pâmeront devant telle scène crue «repeinte» en pixels fondus, trembleront pour leur propre progéniture ou salueront la «liberté» et la «quête de vérité» de l’artiste-vandale punk qui va jusqu’à cracher dans la soupe de ses mécènes. Mais pour le spectateur «moyen», le spectacle de ce brouillon rafistolé restera une épreuve. Et nul besoin d’être un fondamentaliste religieux pour trouver tout ceci plus désolant que passionnant: juste un peu cinéphile, avec une solide dose de suspicion face à certaines dérives de l’art contemporain. Animé par le dégoût de soi et la nostalgie d’une jeunesse qui s’éloigne irrémédiablement, The Smell of Us ne sent juste plus très bon.

V The Smell of Us , de Larry Clark (France 2014), avec Lukas Ionesco, Diane Rouxel, Hugo Behar-Thinières, Theo Cholbi, Rayan Ben Yaiche, Maxime Terin, Larry Clark. 1h32.

Mais pour le spectateur «moyen», le spectacle de ce brouillon rafistolé restera une épreuve