Wassup rockers. Larry Clark (2005). MK2. Zone 2 (Europe). Bande originale: anglaise (Dolby Digital 5.1 ou Stéréo). Sous-titrage: français. 1h47.

Les têtes ne roulent pas encore dans les zigzags de Mulholland Drive, mais le choc culturel proposé par Larry Clark dans Wassup Rockersmontre que, derrière les sourires métalliques du gouverneur Schwarzenegger, la révolution couve à Los Angeles. A quand la prise de la California State Prison, Bastille symbolique d'une effrayante fracture sociale? Dans une heure, un jour, un mois, un an? Pas davantage.

Sauf que les héros de Wassup Rockers ne prennent pas les armes. Latino-Américains, entre 13 et 17 ans, ils décident simplement de quitter South Central, leur ghetto misérable et ultraviolent, pour passer une journée tranquille dans la chaleur cossue de Beverly Hills. Ils ont repéré un «spot» pour leur passion: le skateboard. Mais dès leur arrivée, l'accueil, forcément policier, est plutôt réfrigérant.

Alors ils fuient en rigolant, s'invitent chez des filles à papa bien blanches, bien gâtées, bien pourries. Et surtout bien émoustillées par ces Martiens qui vivent pourtant dans la même ville. Leur allure punk-rock, leurs jeans trop serrés, leur pacifisme inhabituel, ça fait fantasmer les Barbies. Sauf que leurs frères petits blancs débarquent, et jettent littéralement par la fenêtre nos héros à roulettes. Lesquels se mettent à enjamber les clôtures, d'une party gay, où on les trouve tellement mode avec leurs allures de pauvres, à une fausse hacienda où une vieille star hollywoodienne leur tire dessus sans sommation. Partis à six, ils ne rentreront que quatre, aidés par la sororité des femmes de ménage latinos de Beverly Hills.

Wassup Rockers est inédit en Suisse, tout comme son précédent Ken Park (seuls Kids et Bully sont sortis). Et le phénoménal Larry Clark ne fait plus les unes des journaux toujours en quête d'autres provocations. Cet ancien photographe, faut-il le rappeler, explosa en effet avec Kids en 1995, événement médiatique et portrait semi-documentaire de la jeunesse de Manhattan sur fonds de drogue, de sexe et de sida. Un film que Gus van Sant et Martin Scorsese, fous de ses instantanés, l'avaient incité à tourner. Depuis, Clark n'a pas baissé la garde.

La preuve avec Wassup Rockers. Ce film, son plus doux et moins frontalement sexuel, est un mélange extrêmement troublant de documentaire et de fiction. Inspiré par deux garçons qui jouent leur propre rôle dans le film et qu'il avait croisés pendant un repérage photo sur la plage branchée de Venice, Clark ouvre Wassup Rockers avec l'interview face caméra de l'un d'eux, poursuit en filmant son quotidien et celui de ses amis dans South Central, puis bascule vers la fiction en les entraînant à Beverly Hills. Difficile alors, ainsi que Larry Clark s'en explique dans l'unique supplément du DVD (un entretien de 19 minutes), de discerner, même avec ces acteurs amateurs, les moments où ils jouent ou non la comédie.

Ainsi de la scène la plus troublante et douce de ce film aussi trépidant que politique. Dans la chambre rose bonbon molletonnée d'une adolescente de Beverly Hills, la jeune Barbie des lieux est assise sur son lit, en sous-vêtements, avec un des Rockers de South Central en caleçon. Comme dans tout film de Larry Clark, la jeune fille est gourmande, mais attention, gourmande, cette fois, de curiosité à propos du quotidien de son hôte dans le ghetto. Violence, mort, pauvreté: au lieu de coucher, elle le mitraille de questions naïves et enfantines. Il répond, timide et candide. Une scène immense dans un film à rattraper d'urgence, à mille lieues de toutes les bêtises produites jusqu'ici autour de la culture skateboard ou de la crise des banlieues.