Lars Eidinger, acteur-roi et cool en Avignon

Théâtre Le comédien allemand incarne Richard III

Chaque soir, une foule amoureuse l’ovationne comme une popstar

Vous êtes verni, mais intimidé: vous avez rendez-vous avec le meilleur acteur de sa génération. L’Allemand Lars Eidinger, 39 ans, dit volontiers ça de lui. Il n’est pas le seul à le trompeter. Des milliers de spectatrices et de spectateurs lui vouent une admiration sans limite – ou presque – depuis 2008 au moins, cette année où il s’empare d’Hamlet, sous la direction du metteur en scène berlinois Thomas Ostermeier. La vague a pris dans la cour du Palais des papes au Festival d’Avignon. Elle s’est amplifiée à la Schaubühne de Berlin, elle n’arrête pas – il jouera Dämonen à La Bâtie en septembre. De retour dans le sanctuaire avignonnais, il incarne Richard III, une autre créature shakespearienne – jusqu’au 18 juillet.

Au bout de cette folie furieuse (lire ci-dessous), vous assistez à une levée de salle comme vous en avez rarement vu: du poulailler au parterre, le Théâtre municipal explose de joie; des balcons, les flashes fusent. Pour saluer la mise en scène d’Ostermeier, certes. Pour fêter Lars Eidinger surtout.

Vous avez donc rendez-vous avec un phénomène, dans les coulisses du Théâtre municipal, au milieu d’un après-midi étouffant. Manque de chance, vous ne le trouvez pas. Mais il vous tombe dessus, dans les escaliers. Il vous cherchait lui aussi. Il porte bas un jean lâche et délavé, façon skateur sur un corps félin, un mètre 90, souffle la notice biographique. Son visage au regard bleu est fait pour brûler dans des sagas médiévales, pleines de turpitudes et de baisers opiacés. On marche avec lui en quête d’un bistrot. Il arrête un jeune homme asiatique, dont le t-shirt arbore une tête de mort. «Je peux photographier», lui demande-t-il en anglais. Il vous explique qu’il collectionne ces photos de crânes sortis d’Hamlet, qu’à Berlin ils pullulent sur les t-shirts, qu’il y a là un phénomène qu’il voudrait comprendre.

A ce stade, vous vous dites que Lars Eidinger est un garçon cool. Il doit peut-être ça à sa famille, une mère puéricultrice, un père ingénieur; où à ces années passées à taper dans une balle de tennis et à se prendre pour Superman. Pour lancer la conversation, on lui demande quel était son rêve d’enfant. «Je voulais être célèbre, devenir une popstar. Mes héros étaient Michael Jackson et David Bowie. J’admirais le premier pour sa capacité à se transformer en fonction des histoires qu’il s’inventait; le second pour son art de brouiller les genres, le masculin et le féminin. La pop culture a ceci de fascinant qu’elle fabrique des fictions. Moi, j’étais fasciné par les superhéros.»

A la sortie de l’adolescence, Lars Eidinger saisit que la scène est une transe; qu’elle peut vous jeter hors de vous, vous dilater, vous élargir. Il a 19 ans, le même air de surfeur nordique qu’aujourd’hui, il postule au très coté institut de théâtre Ernst-Busch, il est admis. «J’admirais les acteurs américains, Marlon Brando par-dessus tout, pour son animalité, son côté incontrôlable. Ce que m’apporte l’école, c’est une panoplie de techniques. Interpréter un personnage n’a rien de mystérieux, c’est d’abord un savoir-faire.»

D’accord Lars, mais n’est-ce pas dur d’avoir dû renoncer à devenir une pop star? «Je ne suis pas un acteur, je suis un artiste. J’aspire à m’exprimer, à expérimenter ma personnalité, que je joue Hamlet ou Richard III. Ces personnages révèlent des choses de moi qui ne verraient jamais le jour sans eux. Je me sens comme un superhéros et je suis pour le public un miroir. De ce point de vue, je suis une popstar. Des gens se projettent dans mon image.»

En scène, Lars Eidinger a des familiarités qu’aucun autre interprète ne s’autorise. Un soir à Berlin, trois adolescentes quittent la salle au milieu d’Hamlet. Il interrompt la représentation et leur demande pourquoi elles partent. «Parce que c’est de la merde», aurait répondu l’une. Il sort de scène pour les suivre et poursuivre avec elles la conversation. Pour comprendre.

Drôlement timbré, le gaillard non? Sûr de son charisme en tout cas. Et têtu. Après l’école, il n’a qu’une idée, rejoindre Thomas Ostermeier, qui monte des pièces à l’enseigne du Deutsches Theater, non dans la grande salle, mais dans des baraques de chantier autour du théâtre. «Il y avait tout ce que j’aimais dans ses spectacles, un côté pop culture très affirmé, avec ses DJs, ses musiques électroniques, quelque chose de très proche de la vie.» Il tournera longtemps autour du directeur de la Schaubühne de Berlin avant d’obtenir un premier grand rôle, Hamlet en 2008. Aujourd’hui, il les collectionne en corsaire. Pour cette seule année 2015, il est selon les soirs Hamlet, Richard III, Tartuffe, l’époux de Dämonen – à l’affiche de La Bâtie, au Théâtre de Carouge les 5 et 6 septembre – mais encore l’interprète de Je préfère que Goya me prive de sommeil plutôt que n’importe quel trou du cul, monologue épicé écrit pour lui par Rodrigo Garcia.

Comment fait-il? «Vous oubliez le cinéma, j’ai deux professions, acteur de théâtre et de cinéma. Ça n’a rien d’excessif. Tous ces rôles me donnent des possibilités d’explorer qui je suis. Et je suis très intelligent, vous savez, et doué.» Lars, vous êtes donc vraiment le meilleur acteur du monde? «Mais bien sûr.» Petit silence pour mesurer l’effet. «Je plaisante, j’aime bien provoquer, de toute façon un tel classement n’a aucun sens. Mais je suis flatté que beaucoup de gens le croient. Entre la scène et la salle passe une incroyable énergie. Le théâtre n’a pas à voir avec le mensonge, mais avec la vie.»

Sous la bosse de Richard III, il jette parfois des œillades au public. Il s’amuse de ses tours, tout en restant dans le vif du sujet. Lars est grand, c’est vrai.

«Je me sens comme un superhéros, je suis pour le public un miroir. Je suis une popstar en somme»

«Ces rôles me donnent des possibilités d’explorer qui je suis. Je suis très intelligent, vous savez»