Après l’Américain Nicholas Angelich l’automne dernier, c’est un autre pianiste qui a été fauché par la maladie à l’âge de 51 ans. Lars Vogt était un musicien complet, pianiste, chambriste et chef d’orchestre. Son jeu se distinguait par un naturel constant, une qualité d’écoute exceptionnelle en musique de chambre, quelques prises de risques aussi, sans chercher à faire sensation. Lars Vogt n’a jamais eu le profil d’une «bête» du clavier. Il avait décidé de rendre public son combat contre un cancer du foie sur les réseaux sociaux.

Né en 1970 à Düren, formé à Hanovre, l’Allemand avait percé en 1990 après avoir remporté un second prix au prestigieux Concours de piano de Leeds. EMI l’engage alors pour des enregistrements avec Sir Simon Rattle, chef vedette de la firme anglaise et du City of Birmingham Symphony Orchestra (Concertos de Grieg et Schumann, Concertos Nos 1 et 2 de Beethoven). Il entamera ensuite une seconde carrière auprès du label indépendant Ondine, où il joue en solo (notamment un bel album consacré à Janácek), en concerto et en musique de chambre.

Vocation de chef

Lars Vogt aimait la musique de chambre. Il a partagé une longue collaboration avec le violoniste Christian Tetzlaff – plusieurs disques en duo – et sa sœur violoncelliste Tanja Tetzlaff. Tous trois ont enregistré chez Ondine les Trios Nos 3 et 4 de Dvorak qui comptent parmi les meilleurs de la discographie; on y trouve un mélange d’âpreté féline – presque rugueuse – et de sensibilité à fleur de peau. Lars Vogt a embrassé une carrière de chef auprès de plusieurs orchestres. Il a enregistré les deux Concertos pour piano de Brahms en les dirigeant du clavier – une chose assez nouvelle alors qu’habituellement, les rôles de chef et de pianiste sont distribués entre deux individus différents. Il a laissé une forte impression auprès des musiciens et des institutions musicales qu’il a côtoyés, d’abord au Royal Northern Sinfonia en Grande-Bretagne, puis à l’Orchestre de chambre de Paris depuis juillet 2020.

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Cette vocation de chef correspondait à sa façon d’appréhender l’instrument. «Lorsque je joue du piano, j’ai l’impression de diriger un orchestre, en quelque sorte, disait-il au micro de France Musique. Je joue avec mes doigts, mais dans ma tête il y a un chef d’orchestre. J’aspire à obtenir le son d’un violon, d’une flûte, d’un hautbois, d’un basson, des couleurs qui ne sont pas uniquement les couleurs d’un piano.»

La vie avant le piano

Dans un entretien réalisé en juin dernier pour la chaîne YouTube Living The Classical Life, Lars Vogt se confiait sur son parcours médical éprouvant. Un cancer du foie lui avait été diagnostiqué en mars 2021. Le protocole de chimiothérapie avait réduit la sensibilité au bout de ses doigts, ce qui ne l’avait pas empêché d’apprendre la Sonate «Hammerklavier» de Beethoven – une partition parmi les plus physiques et difficiles – pendant la période du covid, qu’il avait jouée cinq fois en public et qu’il espérait encore enregistrer.

Lars Vogt admettait qu’il ne pouvait plus assumer d’autres défis pianistiques comme apprendre le Concerto de Busoni – l’exprimant avec un rire dans la voix. «J’ai dit aux médecins, j’adore jouer du piano, mais je préfère rester en vie.» Pour lui, la musique était une raison de vivre, «addictive, transcendante». Bach, Beethoven, Brahms, Mozart l’avaient accompagné jusqu’au bout.