Spectacle

Lars von Trier, démon puncheur à la Comédie de Genève

Oscar Gomez Mata et sa bande d’acteurs timbrés proposent deux spectacles d’après le cinéaste danois: si leur «Royaume» déçoit dans les grandes largeurs, leur «Direktor» devrait faire mouche dès vendredi

Il y a deux Oscar Gomez-Mata au moins. Le premier a créé sa compagnie, l’Alakran, il y a vingt ans à Genève; il professe l’irrévérence, pioche dans les kits à penser des poncifs qu’il ressert en mode hilare et pas dupe; il signe des spectacles qui montent au nez comme une bonne moutarde. Le second présente les mêmes caractéristiques, sauf qu’il a la patte lourde comme le grizzly, qu’il se soucie peu du spectateur, qu’il ressasse des martingales anciennes dans l’espoir d’une illumination qui ne vient jamais.

Il est possible de comparer les deux faces de l’artiste helvético-espagnol ces jours à la Comédie de Genève, confronté au même adversaire de taille, Lars von Trier, le cinéaste de Dogville. On peut (re) voir, dès le 8 février, Le direktor – d’après un film du réalisateur danois –, créé au Loup en 2017, dans le cadre du festival de La Bâtie. Le traitement est malin, joliment timbré, servi par des comédiens formidables. On peut mesurer la différence en subissant Le royaume d’après L’hôpital et ses fantômes, série du début des années 1990. Là, le sortilège n’opère pas, tant le spectacle, interminable, s’enlise dans l’approximation, la blague entre amis, la provocation éculée.

Le masque de la béatitude

Comment expliquer cet écart, alors que les mêmes interprètes-canailles tiennent le manche de la parodie? En préambule du Royaume, Valeria Bertolotto, Christian Geffroy Schlittler, David Gobet, Pierre Banderet et leurs camarades paraissent sortir à l’instant du Direktor, justement. Même fausse désinvolture, même mine béate comme après un bon cours de yoga. Dans un instant, le très réputé docteur Helmer (Christian Geffroy Schlittler), un cuistre tendance matamore, tentera d’imposer son ordre de neurochirurgien suédois à ces «péquenauds» de Danois.

On sourit alors, comme en pays de connaissance. Le docteur Helmer gronde en apprenti dictateur, cuirassé dans son credo scientifique. Ses collègues médecins le regardent de travers. Une patiente patentée, elle, commerce avec les esprits. L’hôpital est hanté: l’assassinat d’une fillette il y a près d’un siècle. On s’agace pourtant vite: chaque péripétie est l’occasion d’un numéro d’acteur, d’une pique «au public de gauche» de la Comédie, d’une galéjade qui fait rarement mouche.

Un marécage qui résiste au théâtre

Résultat? Les aficionados de la série boivent la tasse: il ne reste pas grand-chose du ballet d’ombres de Lars von Trier. Quant aux novices, ils restent en rade: décousu ainsi, Le royaume tourne à vide, même quand il prétend opposer la doxa rationaliste – celle du corps médical – au mysticisme d’une pensionnaire.

La différence entre Le direktor et Le royaume pourrait bien tenir à la nature des objets. Dans le premier cas, le film et le scénario offrent des arêtes dramatiques claires, même si Oscar Gomez Mata y apporte sa touche. Dans le second cas, une série, nappée de brumes surnaturelles, prospère de trappes en méandres: l’intrigue est plus difficile à cerner; surtout, la verve potache de l’Alakran s’avère impuissante à s’approprier la matière, mélange de suspense, d’effroi et de clins d’œil. Lars von Trier résiste. Il finit même par gagner le match par K.-O.


Le royaume, Comédie de Genève, jusqu’au 6 février; Le direktor, du 8 au 15 février; rens./www.comedie.ch

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