Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Les acteurs de la compagnie de l’Alakran dans «Le Direktør», comédie glacée qui emballe le public.
© Alakran

Scène

Lars von Trier fouette bien à La Bâtie

Avec «Le Direktør», le Genevois Oscar Gomez Mata offre un spectacle acide et souvent brillant, servi par de magnifiques acteurs. A déguster au Théâtre du Loup, avant Vidy en novembre

Ça peut être thérapeutique, mais ce n’est pas recommandé. Au Théâtre du Loup, dans le cadre du festival La Bâtie, l’acteur Vincent Fontannaz est saisi d’un accès de fureur froide. Dans la peau de Gorm, employé jusqu’alors irréprochable, il fracasse une plaque de Sagex sur le crâne de son directeur. Ce dernier titube, mais, surprise, ne sanctionne pas le fou furieux. David Gobet, souple comme un fleurettiste dans le rôle du patron, a le doigté qui convient avec ce qu’on appelle un «créatif» atteint de «dépression rurale».

L’entreprise, une tribu exotique

Stupéfiante, cette séquence? Libératrice, cette explosion? Oui, à l’image d’un spectacle formidablement borderline, irrigué par des courants antagoniques, comique jusqu’à l’acidité, politique aussi, mais en mode ironique, dans sa façon de mettre à nu l’incongruité et la violence de nos routines.

Le Direktør est d’abord un scénario et un film signés Lars Von Trier en 2006. L’artiste genevois Oscar Gomez Mata et sa compagnie l’Alakran – qui fête ses vingt ans – en décantent la matière sous les projecteurs, avec le doigté d’un ethnologue découvrant les tics et tocades d’une tribu exotique.

Lire aussi: L'Alakran, vingt ans de théâtre remuant

Le plaisir de l’imposture

On appuie ici sur la touche «Rewind» et on revient au début. Sur le carrelage blanc, des garçons et des filles, en bermuda et en t-shirt, s’abandonnent à une diablerie techno. Ils s’appliquent, en cadence, comme dans les séances d’aérobic d’antan. L’entreprise est aussi une salle de sport. Dans un instant, on sera au cœur du guêpier.

Chemise à col Mao, un quadragénaire à la bouille œcuménique (Christian Geffroy Schlittler, quel abattage, quelle intelligence de jeu), pactise avec un freluquet suintant la suffisance, un comédien au chômage – joué donc par David Gobet. Le premier, qui possède en secret l’entreprise, propose au second de jouer le rôle du grand patron débarqué d’Amérique.

Un quiproquo infernal

Vous avez dit pervers? Le dénommé Ravn a besoin d’amour, il préfère jouer les grands frères auprès de ses employés. Et il ne veut pas endosser la responsabilité d’une vente qui ruinerait son image. Ce quiproquo est une spirale.

Nous nous piquons de libre arbitre, soufflent Oscar Gomez Mata et sa bande, alors que nous suivons des feuilles de route qui ont valeur d’Evangile. L’entreprise est une tribu, comme la troupe de théâtre d’ailleurs: elle repose sur des compromissions, des capitulations. Jouer le jeu ou disparaître, tel est le dilemme.

L’ironie, cette planche de salut

Christopher, le comédien qui se fait passer pour le directeur, a fait son choix a priori. Sous l’œil papillonnant de ce Méphisto de Ravn, il va signer l’acte de vente de la start-up. Autour de lui, l’essaim des créatifs (Valeria Bertolotto, Claire Deutsch, Camille Mermet, Aurélien Patouillard, Vincent Fontannaz) est pris d’une migraine collective. Face à lui, l’impitoyable Finur, l’acheteur incarné par ce démon de Pierre Banderet. Et s’il n’allait pas jusqu’au bout du scénario? Et si…?

Ainsi empoigné, Le Direktør interroge nos marges de manœuvre. La possibilité d’une liberté sur un champ jalonné de chausse-trappes. On pourrait être sonné. On est revivifié, malgré deux ou trois zones molles – inutile, le film de la fin. Par leur passion du jeu, une façon de friser le code et d’en jouir, les comédiens suggèrent une voie de secours. L’ironie est un écart qui peut sauver.


Le Direktør, Genève, Théâtre du Loup, me 6; puis Lausanne, Théâtre de Vidy, du 8 au 11 novembre.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps