Théâtre

A l’Arsenic, des cheveux de course sonnent la résistance

Marier le poil et la rébellion, telle est l’ambition de la Cie Delgado Fuchs à Lausanne, avant Berne. Soirée velue et enlevée

Quel lien y a-t-il entre des marches décidées et des cheveux bleus, présents sur la scène par écheveaux entiers? La résistance, répondent Nadine Fuchs et Marco Delgado dans Runway, à voir ces jours à l’Arsenic, à Lausanne, avant la Dampfzentrale, à Berne. Dans cette chorégraphie que le public découvre assis sur quatre îlots dispersés sur le plateau, les artistes suisses établissent un parallèle entre le cheveu comme marqueur de pouvoir et/ou de répression – les perruques aristocratiques, les femmes tondues à la Libération, etc. – et la marche musclée propre aux manifestations. Ça fonctionne? Oui, pour la beauté des images et l’originalité du propos. Un peu moins pour la lecture politique escomptée par le duo. Mais, grâce à son rythme soutenu et à quelques séquences saisissantes, la proposition emporte le morceau.

La Cie Delgado Fuchs plébiscite les explorations pluridisciplinaires. En 2015, avec le duo Clédat & Petitpierre, les chorégraphes ont revêtu l’armure pour Bataille, une digression en trois dimensions autour de La bataille de San Romano, le célèbre tableau de Paolo Uccello. Passionnante sur le papier, la tentative manquait d’épaisseur et de variations sur le plateau.

Marches sous tension

Dans Runway, le travail sur la matière fonctionne mieux. Le cheveu, de préférence bleu, est d’abord approché par les mains des interprètes, qui le tirent, le tissent, le caressent, en font des bracelets enfilés au poignet d’un spectateur ou des nuages soufflés vers les hauteurs. Des masses de cheveux artificiels sont aussi confiées au public, qui, un peu emprunté, s’amuse à les tirer de tous côtés. Le cheveu est encore porté en témoin lors des marches cadencées, exécutées autour des îlots, avant de devenir projectile, lancé et collé au plafond à grands cris – ceux de Leja Jurisic sont spécialement spectaculaires –, quand la tension liée à ces traversées atteint son apogée. A la musique, Clive Jenkins accompagne cette progression d’une partition électronique basée sur la répétition et la percussion.

Plus tard, le cheveu, en masse informe ou transformé en coiffe aussi aérienne qu’astronomique, rejoint les têtes. Le tableau est alors plus esthétique et défendu avec panache par Krassen Krastev, ciselé sur ses talons. Auparavant, Nadine Fuchs avait ouvert une lucarne politique lorsque, recouverte d’un immense manteau de poils bleus, elle traversait l’allée centrale comme une reine, puis jetait toute cette matière velue contre un mur couleur sang. «Dans cette séquence, on a voulu rappeler la pratique des aristocrates de l’Ancien Régime qui, souvent, coupaient les cheveux de leurs serviteurs pour s’en faire des perruques majestueuses», explique la chorégraphe après le spectacle. On peut dès lors imaginer que l’épilogue évoque la guillotine de la Révolution…

Pas de deux saisissant

Une autre séquence saisit l’audience. Un pas de deux étrange entre Valentin Pythoud, grand et costaud, et le gracile Marco Delgado. Sur de la pop turque, les deux interprètes enchaînent un festival de postures et de danse légère qui relève autant de l’acrobatie, du folklore que du porno. La différence de gabarit parle du rapport de force – fil rouge ou plutôt fil bleu de la soirée – et le moment ravit. Comme cette drôle de photo de famille, six corps, de tailles différentes, dont les têtes sont des pelotes bleues. Après le temps de pose, chacun commence à se tirer les cheveux, qui, à force de redistribution, deviennent des habits pour la tribu. On y retrouve le crêpage de chignon familial, mais aussi le poids de la transmission. Runway manque parfois de définition, mais jamais de rythme – en partie grâce à la musique qui, à la fin, invite à la transe – ni d’imagination.


Runway, jusqu’au 24 mars, Arsenic, Lausanne; les 27 et 28 mars, Dampfzentrale, Berne.

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