Scènes

L’Arsenic, la fête à la performance

Une soirée, deux spectacles et, chaque fois, une proposition insolite et un lien fort au public. Désormais, emmenée par Patrick de Rham, la salle lausannoise aime les formes en rupture

On dit que l’Arsenic aujourd’hui, ce sont Les Urbaines, toute l’année. Sous-entendu que, depuis que Patrick de Rham a repris la tête du théâtre lausannois, le programmateur y a injecté son amour des performances propres au festival de décembre qu’il vient de quitter. De fait, les deux spectacles de cette semaine, en anglais non-surtitré, tiennent beaucoup de cet art éruptif qui repose sur l’interprétation et le lien au public. Pour le meilleur? Oui, en termes de légèreté et de connivence. Moins, parfois en termes de rigueur. Reste l’attachement, fort, pour ces artistes singuliers.

Première salve, celle de Léa Moro. Jeune danseuse zurichoise qui n’est pas une débutante puisqu’une autre de ses créations (b) reaching stillness figurait au programme des Journées de danse contemporaines suisse de février dernier. Un spectacle tout en lenteur et en douce ironie autour d’une fontaine à eau et sur la très belle symphonie n°2 de Gustav Mahler. Un sourire, déjà, mais une grandeur hiératique aussi.

Tours de magie et babibouchettes

Changement de ton avec Fun!, vu mercredi soir à l’Arsenic. Dans cette création, cinq zozos se prennent pour des artistes du Bauhaus en coiffant des chapeaux en cartons qui sont autant de formes géométriques. Puis, tête nue, mais visage maquillé, ils chantent, dansent, font des tours de magie, viennent parler à l’oreille du public, se costument en oiseaux de cabaret, manipulent des babibouchettes et racontent des anecdotes potaches.

L’idée de Léa Moro? «Explorer les mécanismes du divertissement contemporain et ses contradictions. Entre désir, euphorie, peur et nostalgie.» De fait, ces danseurs tout de blanc vêtu font rire avec leur truc en plume, mais touchent aussi lorsqu’ils lèvent un voile sur leurs affections.

L’une raconte qu’elle aime les cheveux, spécialement les cheveux de sa mère.Un autre décrit son trip en moto et la sensation de liberté qu’il en retire, tandis qu’un troisième, le pitre de la soirée – il faut le voir en tempête qui court! –, révèle son amour des saucisses. On pense aux saveurs du quotidien, cette attention portée aux petites choses.

Nouvelle vision du quotidien

Le plus souvent, les joyeux glissent et gloussent. Trépignent et se trémoussent. Dans un esprit bon enfant, décomplexé. Au début, à l’apparition des créatures dignes d’Oskar Schlemmer, on craint l’exercice de style appliqué et un peu vain. Mais, au fil des délires, ce club des cinq nous emmène dans un terrain vague rempli de farces et attrapes qui régénère notre vision du quotidien. Une palme à Jana Sotzko. La designer sonore n’a pas souffert d’être transformée en teletubbies. Son univers musical varié, ample et soigné apporte beaucoup à Fun!, proposition joliment givrée.

Moitié garçon, moitié fille

La remarque vaut aussi pour Price, alias Mathias Ringgenberg, auteur et interprète de la deuxième salve de la soirée. La musique joue également un rôle capital dans sa pièce, Where Do You Wanna Go Today. Le fil de cette perfo?

La promenade baroque et sensuelle d’un dandy, un peu garçon, un peu fille qui, tout en se cachant, interpelle sans cesse le spectateur sur son rapport à la transparence. Dans une ambiance capiteuse où son souffle, relayé au micro, évoque l’effort ou le désir, Price enfile des vêtements amputés ou amplifiés -pantalon-jupe combinés, sweat à capuche au dos dénudé, chemises en pièces, boutonnées les unes aux autres, etc- et entonne de sa voix suave des chants chamans.

Mélopées, complaintes, invitations au plaisir. Le jeune homme brésilo-suisse a du charme avec ses boucles sombres, son corps d’ado et son regard lourd. Mais son propos sur la mort, l’éternité, le destin est un peu oiseux. Du coup, sa perfo, en mal de rigueur, traîne et s’étiole, même si on ne s’ennuie jamais tout à fait, saisi par l’originalité des tenues que le comédien enfile en se confrontant à des cadres. Ces châssis, à ses yeux, figurent des fenêtres sur la vie… Dans le public qui vaque librement autour de l’artiste, l’attachement est palpable. Mais plusieurs spectateurs sont quand même sortis.


Fun!, jusqu’au 10 novembre; Where Do You Wanna Go Today, jusqu’au 12 novembre. Arsenic. Lausanne

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