Exposition

L’art aborigène, plus affranchi que jamais

Le Musée d’ethnographie de Genève présente sa nouvelle exposition, «L’effet boomerang», dédiée à l’art aborigène d’Australie. Une scénographie moderne et des artistes contemporains, qui confrontent les visiteurs à des récits alternatifs

L’étonnement, d’abord, lorsqu’on pénètre dans la première salle d’exposition: tout y est blanc, froid et épuré, à la manière d’un musée d’art moderne branché. Celui qui, à l’intitulé, avait imaginé une jungle de matières et de couleurs chatoyantes est un peu décontenancé par la lumière des néons.

La scénographie veut surprendre, mais aussi confronter le visiteur à une amère réalité historique. Tout comme l’espace muséal dans lequel on pénètre nous semble vide, les colons britanniques, à leur arrivée en Australie en 1770, déclarent l’île inhabitée. Une «Terra nullius» qu’ils se donnent ainsi le droit d’occuper et d’exploiter, ne faisant aucun cas des peuples autochtones qui y vivent depuis 60 000 ans.

Mais les Aborigènes sont bien là. Au MEG, on les devine après quelques pas, dissimulés derrière des panneaux à première vue immaculés. Là s’exposent les objets de leur quotidien: des boucliers, des massues, des bâtons transmetteurs de messages et, évidemment, des boomerangs finement décorés. «Ils étaient utilisés pour chasser ou creuser. Des couteaux suisses, en quelque sorte, détaille Roberta Colombo Dougoud, commissaire de l’exposition. La quantité et la variété de ces objets contrastent avec la vision des colonisateurs, qui considéraient les Aborigènes comme des êtres sans culture propre.»

En images:notre galerie photos.

Une collection genevoise historique

Le boomerang donc, comme emblème d’un art aborigène demeuré prolifique même sous le joug des envahisseurs, entre artefacts, peintures acryliques et gravures sur bois. Des œuvres intimement liées à l’histoire du MEG puisque l’institution genevoise a constitué, depuis son ouverture au début du XXe siècle, une collection australienne d’environ 850 pièces. Dont la plupart restent méconnues, puisque la dernière exposition majeure sur l’art aborigène remonte à 1960, au Musée Rath.

Outre le retour à la lumière d’œuvres somnolant dans les sous-sols, l’effet boomerang, c’est aussi un changement de trajectoire. «Le vol du boomerang symbolise la restitution de leurs œuvres aux communautés autochtones», précise Roberta Colombo Dougoud.

Ainsi, l’exposition du MEG laisse aux Aborigènes le soin de raconter leur histoire et se réapproprier leur culture, longtemps présentée au public comme le patrimoine d’un peuple primitif confié aux mains occidentales.

Statut d’artistes retrouvé

Un rapport inégal qui tend désormais à s’équilibrer. «Les musées européens sont récipiendaires de collections où s’inscrit encore la violence coloniale, note Boris Wastiau, directeur du MEG. Dans le cas des Aborigènes d’Australie, leur statut d’artiste a été renié pendant deux siècles et demi. On ne les exposait par exemple jamais dans les galeries d’art contemporain! Mais ils reprennent aujourd’hui la main sur ce qu’ils créent, sur la manière dont ils exposent, le droit de suite de leurs objets et de leurs reproductions.»

D’origine écossaise et wiradjuri (un groupe aborigène de Nouvelle-Galles du Sud), Brook Andrew est l’un de ces artistes brisant les codes. Invité en résidence, il propose deux œuvres qui investissent l’espace et le questionnent. «Pour la première fois, un artiste est appelé à se confronter au scénographe et au commissaire, en dialoguant directement avec l’exposition. On ressent même une certaine tension dans la salle», relève Boris Wastiau.

Colonisation fantasmée

Turbulente, presque sauvage, la première installation de l’Australien semble en effet narguer les vitrines plus traditionnelles qui l’entourent. Au milieu de la salle serpentent des panneaux de bois recouverts de peinture, de cartes postales, de coupures de journaux et de photos noir-blanc. Ici, un article sur l’oppression des homosexuels tchétchènes. Là, le dessin d’un Indien sous les bottes des cow-boys. Des archives que l’artiste assemble ici dans un patchwork de destins croisés. «Le colonialisme est une affaire internationale, et toutes ces histoires sont liées», explique Brook Andrew.

Casser l’image romantique de la colonisation pour proposer des récits alternatifs, Brook Andrew s’y attelle dans une deuxième installation immersive, où des interviews d’anthropologues côtoient des extraits de Tintin au Congo. A l’image des clichés que conteste depuis toujours Brook Andrew. «Alors que j’étudiais dans une école d’art, je me souviens avoir vu, dans un magasin, un souvenir représentant une tête d’Aborigène. Je l’ai mise dans mon sac et l’ai volée afin qu’elle ne soit plus jamais exposée aux yeux du public.»

Filets de pêche détournés

L’art comme une revendication, on le trouve aussi en suspension sous un grand dôme de bois où flottent baleine et poissons colorés. Tissés par les insulaires du détroit de Torrès avec les mailles des «ghost nets», gigantesques filets abandonnés par les cargos de pêche au nord de la côte australienne, ces animaux grandeur nature dénoncent la pêche intensive qui ravage la faune et les fonds marins de la région.

Un projet rappelant le respect totémique des Aborigènes pour leur environnement et que l’on retrouve tout au long de l’exposition. A la gloire de cette terre qui, comme leur art, leur est revenue.


«L’effet boomerang. Les arts aborigènes d’Australie», MEG, jusqu’au 7 janvier 2018.

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