Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Si Tecia Werbowski affectionne tant les voyages en train c'est parce qu'ils sont propices aux confidences entre inconnus.
© Westend61

Livres

L’art de la brièveté de Tecia Werbowski

«Looking Back», un petit livre de moins de 100 pages, emporte loin son lecteur et le nourrit comme le ferait un roman-fleuve

L’identité composite de Tecia Werbowski tient en elle-même du roman. Elle est née en Pologne en 1939, pays que sa famille a quitté en raison d’un regain d’antisémitisme pour s’établir à Prague, la ville de son cœur, qu’elle fuit en 1968 à l’entrée des chars soviétiques. Etablie depuis à Montréal, mais séjournant souvent dans la capitale tchèque, Tecia Werbowski écrit dans sa langue maternelle, mais aussi en anglais. Rédigé en polonais, Looking Back est un inédit qui paraît en français, avant toute édition polonaise, tchèque et peut-être anglaise…

Cette complexité, Tecia Werbowski possède l’art de la rendre familière dans des romans miniatures revendiqués comme un genre. «Je déteste […] ennuyer les autres avec une masse de détails insignifiants», se justifie-t-elle dans une sorte de brève postface, invoquant les formes courtes de Zweig ou de Schnitzler. Une bonne évocation laisse au lecteur le soin d’imaginer ce qui n’est pas écrit, croit-elle.

A bord du «monstre noir»

Au fil de Looking back, des histoires surgissent dans des wagons, délicatement transcrites. Comme le note Tecia Werbowski, les wagons à compartiments d’autrefois, formant des suites de bulles, poussaient davantage à l’échange que les sièges des trains contemporains peut-être plus confortables dans leur morne alignement parallèle. Et l’écrivaine aime les voyages en train, présents dans plusieurs de ses livres, «la cadence rythmée de ce monstre noir, cette bête mystérieuse qui emporte des passagers vers l’inconnu».

Elle aime être mêlée aux histoires que les autres lui livrent sous l’effet du remords, de l’angoisse ou de la nostalgie, non pas par voyeurisme, mais parce qu’elles font écho à ses propres questionnements et à son propre destin. Au fond, Tecia Werbowski ne parle d’elle qu’à travers les récits que des inconnus lui confient.

Confession d’un voyageur sans bagage

Après un hors-d’œuvre composé notamment des confidences d’un Polonais angoissé d’aller rejoindre sa fiancée à Prague pour vivre avec elle dans la villa de ses parents, elle en vient à raconter, lors d’un retour en Pologne, sur les traces de son passé, comment a surgi dans le compartiment, et dans sa vie, un drôle de voyageur sans bagage. La scène se passe dans le rude hiver polonais, l’homme apparaît «les joues gelées, le nez rougi, les mains violacées à cause du froid». A peine réchauffé, et comme se parlant à lui-même, il narre à la passagère Tecia, telle qu’en elle-même, peut-être à peine nimbée des quelques oripeaux de fiction, comment il s’est rendu à Varsovie pour revoir Agata, son amour de jeunesse. Et comment, après son dernier examen au Conservatoire à Prague, il l’avait autrefois trahie, prenant la fuite une semaine avant leur mariage.

Ainsi, M. Nowicki se sent coupable et il se déleste sur la passagère de sa culpabilité et de sa nostalgie. L’histoire d’Agata a pris un tour tragique et il est toujours possible de se dire que les choses auraient peut-être été différentes si…

Entre rêve et réalité

La nostalgie, celle de Prague, voilà qui parle à l’écrivaine, d’autant qu’elle apprend, dissimulant sa surprise pour ne pas l’interrompre, que M. Nowicki s’est établi comme elle à Montréal. Et voilà, n’en disons pas plus, l’histoire s’interrompt à la gare, mais se poursuit plus tard, contre toute raison, au-delà des secrets, des mensonges et des nostalgies. La vie ne va pas de soi, ne coule pas de source, et n’arrive jamais aussi sûrement à destination qu’un train lancé dans la nuit. Sauf peut-être pour la mort. Tecia Werbowski le dit bien, entre rêve et réalité, dans les aléas de sa propre histoire, plus ou moins vraie, plus ou moins romancée, qui sait? Pour être vraie, la réalité a souvent besoin d’être un peu arrangée.


Tecia Werbowski, Looking Back, Noir sur Blanc/Notabilia, 74 p. Traduit du polonais par Margot Carlier.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a