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Barthélémy Toguo (Cameroun), «Baptism 1». Aquarelle sur papier 28 x 30 cm.
© ADAGP, Paris 2017/Maurice Aeschimann/pro litteris

Exposition

L’art contemporain africain selon Louis Vuitton

La Fondation Vuitton présente à Paris la collection Pigozzi, les artistes d’Afrique du Sud et une sélection de sa propre collection, un assemblage spectaculaire et hétéroclite

C’est une petite image, calme et fragile, dans cette énorme exposition où la plupart des œuvres se disputent la charge d’être plus grande et plus colorée que les autres, un plan rapproché sur des pieds qui marchent dans une poussière ocre. Le bas d’une robe ou d’un pantalon. Des chaussures précaires. Les voyageurs d’une file d’attente qui s’apprêtent à monter dans un bus. C’est Where Do I Begin? de Moshekwa Langa, une vidéo dont le titre est emprunté à un air de Shirley Bassey qui donne quelques mesures répétitives à la bande-son.

Moshekwa Langa est un artiste d’Afrique du Sud né en 1975, cinq ans avant la libération de Nelson Mandela. Il a grandi dans un pays qui découvrait la liberté. Il a vécu et travaillé à Amsterdam. Avec Where Do I Begin? il revient à son pays d’origine et filme à hauteur d’un regard d’enfant qui voit défiler devant ses yeux les pieds et les jambes de géants adultes dont il ne comprend pas ce qui les fait agir.

L’œuvre fait partie d’Art/Afrique, le nouvel atelier que présente la Fondation Louis Vuitton à Paris. Trois expositions en une seule, pour montrer le dynamisme et la force de la création artistique africaine.

Une exposition qui change le cours d’une vie

La première de ces expositions, Les Initiés, est un choix d’œuvres de la collection de Jean Pigozzi dont pas mal d’artistes ont déjà été exposés à Genève. On y trouve Frédéric Bruly Bouabré et ses images/textes au format de cartes postales, les personnages fastueux du photographe Seydou Keita et ceux mouvementés de Malik Sidibé, les maquettes de villes imaginaires de Bodys Isek Kingelez, les masques en matériaux de récupération de Calixte Dakpogan, les peintures de Moké, de Chéri Samba ou de Barthélémy Tuogo.

En 1989, Jean Pigozzi visite Les Magiciens de la Terre, l’exposition du Centre Georges Pompidou, répartie entre le bâtiment Beaubourg et la grande halle de la Villette, où les artistes contemporains occidentaux sont confrontés pour la première fois à la création du reste du monde. Les Magiciens de la Terre a fait entrer l’Afrique dans le monde de l’art actuel et bouleversé pas mal de visiteurs.

Pigozzi tombe à la renverse. C’est un amateur éclairé, qui collectionne un peu, qui connaît bien la scène new-yorkaise, qui est richissime et fait des affaires. Son passage au Centre Pompidou et à la Villette va changer le cours de sa vie. Un continent s’ouvre sous ses yeux. Il veut en savoir plus, en avoir plus. Il prend contact avec André Magnin, l’un des artisans des Magiciens, qui devient son éclaireur sur les territoires artistiques de l’Afrique et lui rapporte, pendant deux décennies, les trésors d’un monde inexploré.

Comme une aventure de bande dessinée

C’est presque une aventure de bande dessinée, sans guichets bancaires automatiques, ni Internet, ni téléphones portables mais trains pourris, routes défoncées, banlieues inextricables ou villages perdus, qui se déroule sous les yeux d’abord indifférents puis sceptiques et enfin fascinés du monde de l’art. Pigozzi et Magnin se sont fixé la règle de ne suivre que des artistes qui vivent et travaillent sur le continent africain.

Ils découvrent des précurseurs qui ne savent pas encore qu’ils sont artistes. D’autres qui commencent à le savoir mais ne sont pas changés pour autant. D’autres encore qui comprennent tout de suite comment marche le monde de l’art. «Oui, nous sommes passés par une faille de l’art, dit Jean Pigozzi dans le catalogue de l’exposition. C’est très rare, mais on a eu cette chance. Il y a des choses qui n’intéressent personne et puis, dix ans plus tard, tout le monde les recherche.»

Un titre suggestif

La plupart des artistes de la deuxième exposition d’Art/Afrique, le nouvel atelier ne sortent pas d’une faille de l’art parce qu’ils sont d’un pays qui, malgré les terreurs de l’histoire, a toujours entretenu des relations avec les pays développés, du moins pour la partie blanche de sa population. L’Afrique du Sud est posée à l’extrémité du continent. Elle lui appartient, mais elle est différente car elle vit sur une tension si ancienne que la «fin de l’apartheid» ne l’a pas complètement effacée. Le titre de cette exposition, Etre là, qui rassemble des artistes qui produisaient déjà avant les années 1990, et d’autres, qui appartiennent à la génération suivante, est d’ailleurs suggestif.

Qu’y a-t-il de commun entre un William Kentridge, blanc, féru de culture européenne, de musique et d’opéra, nourri à la philosophie des Lumières, et les jeunes artistes noirs sud-africains devenus adultes après l’an 2000? Sans doute ce que dit le titre de l’exposition, le fait d’être du même lieu et de la même histoire, distincte et pareille à celle de toute l’Afrique, et à cause de cela – à cause d’un passé et d’un présent politique qui obligeait et oblige encore à la formulation, à la parole –, donne ce sérieux, ce regard sur soi-même, ce militantisme de la pensée.

Une Afrique ou plusieurs?

Kentridge, Goldblatt, Koloane, Williamson ou Alexander et Langa, Muholi, Chiurai, Nkosi ou Ruga sont du même pays mais pas du même moment. La question de l’être-là se pose. Alors que les artistes de la collection Pigozzi sont simplement de là où ils sont.

Une Afrique donc, ou plusieurs? Aurait-on l’idée de présenter l’art européen et d’en isoler un seul pays, l’Espagne ou l’Angleterre par exemple, sans autre explication que la première partie est issue d’une collection et la seconde appartient à une scène artistique nationale? La troisième exposition d’Art/Afrique, le nouvel atelier, qui réunit une sélection d’œuvres africaines de la collection de la Fondation Louis Vuitton dont beaucoup d’auteurs figurent déjà dans les deux autres, renforce cette impression de rassemblement hétéroclite qui peut évidemment se dissimuler sous le joli nom de diversité.

Y a-t-il un art africain ou un continent en devenir sur lequel des collectionneurs et des institutions de pays de l’hémisphère nord développé sont allés et vont de plus en plus faire leur marché? Y a-t-il un art africain quand les artistes de ce continent «découverts» et «reconnus» par le monde de l’art international vivent et travaillent de plus en plus à New York, Paris, Berlin ou Amsterdam?

Sans calcul ni complication

Le malaise provoqué par Art/Africa, le nouvel atelier ne vient pas de la qualité des œuvres prises une à une. Il tient au principe de leur sélection, de leur assemblage, du lieu où elles sont présentées (les salles d’une Fondation qui est l’un des plus importants mécènes du monde de l’art international), et surtout à la situation du visiteur de cette exposition. Qu’est-ce qu’il voit? Avec quels yeux? Est-il vraiment le destinataire de cet art ou lui faut-il s’en méfier puisqu’il ne pourra s’empêcher de remarquer les clins d’œil, la grandiloquence, la séduction adressée à ses propres goûts esthétiques et à ses idées les plus conventionnelles?

Il suffit parfois d’une seule œuvre dans une grande exposition pour rétablir l’équilibre, parce qu’elle est sans calcul, sans complication, sans message comme Where Do I Begin? de Moshekwa Langa, parce qu’elle replace le regard près du sol, à une hauteur telle que tout apparaît dans sa confusion, dans sa patience et dans son énergie sans finalité, les jambes de voyageurs montant dans un bus, allant où pour y faire quoi, là-bas en Afrique du Sud, mais aussi partout ailleurs.


A voir

Art/Afrique, le nouvel atelier. Fondation Louis Vuitton, Paris. Jusqu’au 28 août.

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