Pour une fois, l'exposition temporaire du Museum Tinguely à Bâle n'occupe pas tout le rez-de-chaussée de l'institution. Par contre, elle est dense, intense, tortueuse, en culs-de-sac et envolées, à l'image de l'Internationale situationniste (1957-1972) qu'elle tente d'expliquer au public. Le visiteur est même amené à s'enflammer, à s'élever par degrés - le dispositif en gradin est un rien ironique quand on connaît la dénonciation par le mouvement de la société du spectacle - jusqu'à la galerie du premier étage, à enjamber sa balustrade, à franchir cette barricade pour tomber en pleine évocation de Mai 68. Et pour cause! Les événements parisiens passent pour la meilleure œuvre situationniste.

Mettre en scène des idées, surtout lorsqu'elles sont iconoclastes, n'est pas facile. Le spectateur ne retiendra que la propension aux élucubrations et aux éreintements. Quant à vouloir faire revivre des visées utopiques ou un bouillonnement, la tentative n'aboutit qu'à distiller une vapeur refroidie et réduit le visiteur à ne happer que des scories et des reliques. La présentation réunit essentiellement des documents écrits, des photographies, des films noir blanc, des publications, couvertures de revues et leurs sommaires, des collages, des maquettes, ainsi que des peintures et céramiques pas très gratifiantes pour le regard parce qu'arc-boutées sur la récusation de toute forme de représentation. Par chance, les détournements d'images (bandes dessinées, romans-photos ou photographies d'actualité aux textes réinterprétés), auxquels les situationnistes se livrèrent avec délectation et qu'ils érigèrent en critiques subversives, rallument quelques pétillements dans les yeux.

Les méandres du parcours proposé sont articulés en 12 secteurs. Ils rappellent à la fois les faits historiques: le terreau et l'atmosphère de l'après-guerre, les positions du lettrisme, mouvement précurseur, et les figures marquantes. Ces méandres sont aussi étoffés de propositions plus esthétiques apportées par les mouvements artistiques afférents: CoBrA, la Pittura industriale de quelques Italiens, le groupe allemand SPUR. Ou balisés encore par des mots-clés: Dérive, Réalisation de la philosophie, Détournement, Terreur du spectacle et Spectacle de la terreur.

En introduction, le visiteur est assez vite informé des circonstances et ambiances qui ont présidé à l'éclosion de ces attitudes. Par un premier film de Guy Debord, intitulé Par le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps (20', 1959), et une information biographique sur cet artiste (1931-1994), le chef de file. Le film est un montage de courtes séquences emmêlant visions de Paris, métro, circulation, devantures, scènes de rue et discussions de bistrot. Les cafés et boîtes du quartier de Saint-Germain-des-Prés deviennent lieux d'effervescence (Juliette Gréco, Boris Vian). Existentialisme bien élevé aux Deux-Magots. Spleen plus frondeur au Café Moineau (rue du Four), quartier général des lettristes puis des situationnistes; la coterie de Debord relayant celle d'Isidore Isou, le maître à penser des lettristes. Des notices (notamment en français) aident à comprendre les obédiences, les scissions, les situations et évolutions.

C'est le climat des années 1950-1960, quand espoirs et désillusions, déjà, se heurtent. Après les destructions, la consommation redémarre. Des jeunes, des poètes, des artistes en redoutent les ravages. Craignent que la vie, les libertés ne soient plus que marchandises. Et s'en prennent aux symboles du pouvoir, rejettent l'autorité, se lancent dans la critique sociale, rêvent d'autres solutions. En évitant les discours intellectuels - les slogans priment -, en dévoyant les images des médias, en renouant avec le primitivisme dans le pictural, en imaginant des architectures collectivistes et transformables - l'urbanisme du Corbusier est honni. Il fallait reconquérir la vie spoliée. L'exposition, elle, s'efforce de remémorer des situations largement oubliées.

L'Internationale situationniste (1957-1972). Museum Tinguely (Paul Sacher-Anlage 1, Bâle, tél. 061/681 93 20, http://www.tinguely.ch). Ma-di 11-19h. Jusqu'au 5 août.