«Disons nettement, tout d'abord, qu'à la vérité «l'Art» n'a pas d'existence propre. Il n'y a que des artistes.» Le grand historien de l'art Ernst Gombrich commence ainsi son Histoire de l'art, le livre le plus vendu au monde dans sa catégorie. Selon cet observateur attentif des œuvres de toutes les époques et de toutes les cultures, il n'y a pas de définition générale et universelle de l'œuvre d'art. Les peintres du XIVe et du XVe siècle ont dû batailler ferme pour être considérés comme autre chose que des artisans. La définition de l'art n'est pas stable. Est-ce à dire que n'importe qui peut décider que le geste qu'il accomplit ou l'objet qu'il produit est une œuvre d'art du seul fait qu'il s'autoproclame artiste?

Il y a une grande différence entre quelqu'un qui prétend être un artiste et qui accomplit une action ou produit un objet en prétendant qu'il s'agit de ce fait d'une œuvre d'art, et quelqu'un d'autre qui affirme que n'importe qui pourrait le faire et qu'en conséquence, il s'agit de n'importe quoi, mais pas d'une œuvre d'art. Le premier s'est soumis et prend le risque de se soumettre à de nombreuses procédures de légitimation, alors que son détracteur ne se soumet qu'à ses propres jugements et peut ensuite se livrer à ses activités courantes.

Les formes de reconnaissance dépendent de la formation (les écoles qui délivrent des diplômes d'arts plastiques), des pairs (les autres artistes), des institutions (qui délivrent des subsides et des prix, donnent accès à des ateliers, sélectionnent des œuvres pour des expositions et des collections), du marché (les vendeurs et les collectionneurs) et des critiques spécialisés (les auteurs qui travaillent pour des revues destinées aux différents acteurs du monde de l'art).

A chaque étape, et dans chacun de ces segments du monde de l'art, celui ou celle qui se proclame artiste est confronté à la concurrence de ceux ou celles qui ont la même prétention. Cette concurrence est simple à comprendre dans son aspect économique, puisqu'un artiste dont les œuvres ne sont pas financées est rapidement exclu de la partie. Mais cette concurrence est aussi féroce lorsqu'il s'agit d'accompagner les œuvres et les actes des artistes des discours qui les expliquent, les justifient et donnent consistance à leur échec ou à leur succès dans la concurrence économique.

Le fait d'affirmer: je suis un artiste et donc ce que je fais est une œuvre d'art n'est donc pas sans danger ni sans conséquences pour celui qui l'affirme. Et les objets produits sous prétexte de cette affirmation ne sont pas tous destinés à finir dans les musées, les institutions culturelles ou les salles de ventes aux enchères.