Exposition

L’art d’Esther Shalev-Gerz explore l’intervalle entre la parole et l’écoute

Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne propose une rétrospective qui émeut en toute intelligence

Au bout de quelques minutes à peine, on le sent, on le sait. C’est une exposition habitée qu’on visite. Dans les vastes salles du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, des voix nous proviennent des œuvres, non pas dans un brouhaha, mais comme autant d’invitations à la rencontre. Cette rétrospective d’Esther Shalev-Gerz est fortement basée sur des rencontres. Celles qu’organise l’artiste entre les protagonistes de ces pièces, celles qu’elle nous propose avec eux, et avec nous-mêmes.

Esther Shalev-Gerz est née en Lituanie en 1948, elle a grandi en Israël et vit à Paris depuis 1984. Sans doute ses origines l’ont-elles prédisposée à développer un intérêt pour l’histoire et les thématiques de la mémoire et du témoignage. La mémoire de la Shoah bien sûr. Mais pas seulement.

Pour preuve la pièce qui sert d’axe central à l’exposition et lui donne son titre, White Out – Entre l’écoute et la parole. Deux grandes projections se font face au centre de la salle. La place du spectateur est au centre. Sur un écran, une femme, Åsa Simma, assise dans un appartement de Stockholm, évoque la culture du peuple nordique des Saami. Une culture qui est celle de son enfance mais dont elle s’est distanciée.

Deux jours après ce tournage, Esther Shalev-Gerz a pris l’avion avec Åsa Simma pour la Laponie. Là, dans la nature de son enfance, cette femme a écouté ce qu’elle avait exprimé deux jours plus tôt. C’est son visage écoutant qui est projeté sur le second écran, en un gros plan qui révèle les émotions qu’elle avait contenues en livrant sa parole, ou qui ne l’avaient pas submergée, mais qui la prennent là, dans l’écoute au milieu des herbes.

La même année, en 2002, Esther Shalev-Gerz a aussi travaillé avec cet intervalle entre parole et écoute en croisant le témoignage de deux femmes, une juive polonaise rescapée du camp de concentration de Bergen-Belsen et une Allemande ayant passé les mêmes années dans la ville toute proche de Hanovre. Elle a filmé les deux témoignages puis les visages de chaque femme visionnant le récit de l’autre. Et cette rencontre, réveillant le passé, vient nourrir notre présent.

Gros plans sur des visages aussi dans une installation créée en 2005 pour l’Hôtel de Ville de Paris. A l’occasion du 60e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau. Esther Shalev-Gerz a recueilli le témoignage d’une soixantaine de rescapés vivant à Paris. Lors de la visite de l’exposition lausannoise, vendredi, elle se souvenait: «Tout le monde est venu très bien habillé, tout le monde est venu avec tous ses mots.» Aujour­d’hui, les centaines d’heures de ces témoignages restent consultables au Mémorial de la Shoah, à Paris.

Au Musée cantonal, les mots sont absents. L’artiste a effectué un montage fin de tous les moments où le silence s’est imposé dans les témoignages. Ils sont ce que Georges Didi-Huberman appelle dans un texte du catalogue les «blancs soucis de notre histoire», en référence à Mallarmé. «Un silence apparaît souvent au plus fort de la parole qui témoigne, écrit le philosophe. Un silence porte souvent – supporte en silence – l’intensité même de ce qui se dit. C’est là l’un des motifs les plus puissants de ce qu’on pourrait nommer le cinéma de témoignage.»

Bien sûr, on ne peut que rapprocher ces courts moments des longues années pendant lesquelles tant de témoins n’ont pu que se taire. Pourtant ces silences ne confirment pas une théorie de l’indicible, mais ils aident à penser le combat que représente un témoignage, avec ses échecs, ses victoires, ses stratégies. Ils aident aussi, tout simplement, à écouter, les dits et les non-dits.

Esther Shalev-Gerz mène au long cours une exploration de nos liens avec les mots et les images. Ainsi, elle a fait parler le personnel du Mémorial de Buchenwald (historien, restauratrice, photographe...) des objets créés ou détournés par les prisonniers. Ou elle a invité des personnes se séparant de leur appareil photo argentique à se souvenir d’histoires vécues avec cet appareil. A chaque fois, ces récits sont donnés dans des installations pensées pour que nous n’en soyons pas les voyeurs passifs mais qu’ils rencontrent nos capacités personnelles à leur donner du sens. Les œuvres d’Esther Shalev-Gerz, qu’elle les conçoive seule ou avec son mari, l’artiste allemand Jochen Gerz, parlent avec intelligence à notre sensibilité, et vice-versa.

C’est ainsi qu’elle peut nous faire entendre dans une exposition d’art plastique le philosophe Jacques Rancière lisant un extrait de son ouvrage Le Spectateur émancipé (La Fabrique, 2008), croisé avec le témoignage de Rola Younes. Née à Beyrouth en 1984, cette traductrice d’une présence magnifique (à l’image, comme dans ses chants qu’on capte l’oreille collée aux murs) n’a de cesse d’apprivoiser de nouvelles langues, comme si elle souhaitait reconstruire en elle la tour de Babel pour mieux saisir la mosaïque humaine.

Esther Shalev-Gerz, Entre l’écoute et la parole, Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne, jusqu’au 6 janvier. Parmi les animations: visite guidée de l’artiste et conférence de Georges Didi-Huberman (je 15 nov. à 18h30 et 20h). www.mcba.ch

«Tout le monde est venu très bien habillé, tout le monde est venu avec tous ses mots»

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