Il y a des personnes qui laissent une trace bien à elles lors de leur passage sur terre. Pierre Keller, qui vient de décéder, en faisait partie. Tous ceux qui l’ont croisé ont une histoire forte à vous raconter. Vous le rencontriez et quelque chose de plus grand que la vie vous tombait dessus.

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J’ai vu Pierre Keller engager de jeunes artistes sur un coup de cœur dans un bar à New York. Serrer fort dans ses bras ses vieux amis, croisés à Londres ou à Tokyo, parce que monter des projets ensemble lie les cœurs pour la vie. Pleurer à l’inauguration de l’amphithéâtre de l’ECAL payé par un milliardaire réputé avare «parce que tout cela, c’est pour mes élèves». J’ai couru à en perdre haleine derrière Pierre Keller dans une dizaine de musées et d’expos de par le monde, parce qu’il aimait découvrir toujours et encore des artistes. Mais «vite, parce qu’au bout de cinq minutes on a compris ce qu’ils voulaient dire».

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Cette vitesse associée à une telle densité, c’est la caractéristique de ceux qui se sont battus pour gagner la place à laquelle ils se destinent. Pierre Keller vient d’un milieu modeste qui n’avait rien à voir avec l’art. Son homosexualité faisait sûrement tache dans le canton de Vaud de sa jeunesse. Il s’est pourtant hissé sur la pointe des stridences de sa voix afin de côtoyer les plus grands. Sa vie de saltimbanque l’a mené à faire le taxi à Lausanne, à explorer comme photographe les bas-fonds du Manhattan des années 1970 puis à devenir un artiste prolifique, un enseignant génial et tant d’autres choses encore. Celui qui aimait se considérer comme la Putzfrau du canton – «on m’appelle quand les choses vont mal!» – pouvait avoir des mots terribles. Pardonnons à ceux qui ont croisé ses flèches de ne pas avoir aimé un personnage capable de transpercer n’importe qui d’une seule réplique assassine.

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Mais il y a tout le reste. Comme oser rêver qu’une petite école d’art deviendrait un jour une des meilleures du monde. Ou organiser un atelier pour les élèves du Gymnase du Bugnon avec une célébrité établie dans la région. J’ai nommé David Bowie. Le petit gars de Gilly qui a fait ses classes dans l’établissement du centre-ville à Nyon, là même où étudia Jean-Luc Godard, s’est donné toute sa vie à son art. En quoi consistait-il, au fond, cet art d’être Pierre Keller? Aucune idée. Mais qu’est-ce qu’il le faisait bien.