D'abord la couleur. La couleur Sartre. Comme le timbre d'un instrument de musique ou la dominante d'une peinture. Jean-Paul Sartre aurait eu 100 ans le 21 juin 2005. Il est mort le 15 avril 1980. Une foule immense a suivi son cercueil au cimetière du Montparnasse. Pleurait-elle un homme ou la fin d'une époque? L'entrée dans un avenir sans phares ni balises? Sans personne pour énoncer le présent de manière assez convaincante et provoquer la colère? Sans la voix métallique, l'aplomb, souvent l'erreur – redressée par la droiture –, parfois le ridicule assumé de qui s'est avancé loin et veut rester avec les autres? La photo du cortège funèbre est là, noire et grise, dans l'exposition qu'organise pour ce centenaire la Bibliothèque nationale de France (BNF).

Sombre, la couleur. Une exposition dans la pénombre, avec ses manuscrits à peine éclairés pour protéger le papier, ses photographies en noir et blanc, les terrasses de café et les murs charbonneux des immeubles parisiens après la guerre et dans les années 1950, avant que le ravalement des façades ne soit obligatoire et que réapparaisse le grain doré du calcaire d'Ile-de-France. Avant que le moment présent ne soit devenu léger comme un produit jetable. Avant la fin des utopies et l'espoir investi dans les castings pour téléréalité. Avant la chute du mur de Berlin. Quand le monde était tenu dans les deux mains opposées du destin, l'Est et l'Ouest, et qu'il fallait tailler son chemin au sabre des idées.

«Nous écrivons pour nos contemporains, dit Jean-Paul Sartre dans le premier numéro de la revue Les Temps modernes, en 1945, nous ne voulons pas regarder notre monde avec des yeux futurs, ce serait le plus sûr moyen de le tuer, mais avec nos yeux de chair, avec nos vrais yeux périssables. Nous ne souhaitons pas gagner notre procès en appel et nous n'avons que faire d'une réhabilitation posthume; c'est ici même et de notre vivant que les procès se gagnent ou se perdent.» Pas de procès, donc, ni de réhabilitation; ni de: Jean-Paul Sartre, au fond, c'est un passé précieux mais disparu, où il y avait encore de grands intellectuels, des figures, des débats, de l'engagement (bien sûr).

L'exposition de la BNF évite la nostalgie, les regrets, l'évocation du bon vieux temps. Elle donne Sartre d'un bloc, lourd et patiné comme l'asphalte. On l'imagine insaisissable et quelque peu désuet pour qui ce n'est pas un souvenir, sinon celui d'un devoir scolaire. Sartre d'un bloc, par où le prendre? Par le regard, par les yeux. Sans la littérature, sans l'action politique, sans les polémiques? C'est possible. L'exposition fourmille de paroles que l'on entend dans des écouteurs. Sur des écrans, les films et les émissions défilent. Dans des boxes, on entend le théâtre de Sartre. Mais avant d'entendre, avant de lire, on voit. On entre par le regard, par les yeux, ces yeux de chair dont parle Jean-Paul Sartre. D'abord les siens, derrière les lunettes, vifs, omniprésents: Sartre jeune, Sartre avec Simone de Beauvoir, Sartre… Encore les yeux. Qui sont du XXe siècle. Et qui n'ont de comparables dans ce siècle que les yeux de Picasso. Ceux de Sartre, posés à une distance indéfinissable, ni près, ni loin. Ceux de Picasso, pointés, pointus, perçants et dévorants. Deux regards du présent.

En 1938, Sartre publie La Nausée. Le livre s'appelait d'abord Melancholia, évocation d'un épisode dépressif de l'écrivain. Melancholia ou Melancolia, cette langueur illustrée par tant de peintures et de dessins du Moyen Age. Ou par cette gravure d'Albrecht Dürer avec son personnage assis la tête appuyée sur sa main et contemplant d'un œil noir les symboles de la science et de la vie dans un état d'indifférence pécheresse. Regard, encore, posé sur un monde qui n'est pas à la bonne distance, trop près, trop loin. La gravure Melancolia I est la première image de l'exposition qui permet d'entrer dans l'univers de Sartre autrement que par les mots ou que par l'évocation de sa vie sociale et politique. Il y en a d'autres. Des peintures et des dessins de Wols, de Giacometti, de Masson, de Lapoujade, ou les fameuses gravures de Picasso intitulées Songes et mensonges du général Franco (1937). Et un autoportrait du Tintoret, peint vers 1585, alors que l'artiste avait environ 65 ans. Avec ce regard caractéristique des grands autoportraits, posé on ne sait où, ni près, ni loin.

Jean-Paul Sartre a écrit un texte célèbre sur le Tintoret, Le Séquestré de Venise, publié en 1957. Il y décrit ce fils de teinturier (d'où son nom), en guerre avec sa ville, avec lui-même, avec ses concurrents – le vieux Titien, son maître qui ne veut pas mourir, et le Véronèse, son ennemi intime qui n'est même pas vénitien mais que ces derniers lui préfèrent, croit-il. En guerre surtout avec la peinture. Sartre décrit la petite entreprise de l'artiste, les mesquineries, les lâchetés, qui sont la condition de la poursuite de son œuvre. Un roman vrai, dont le Tintoret devient un personnage qui remplit son propre destin de l'ambition dévorante de l'art, de l'ambition sociale aussi, déçue, malmenée par ses concitoyens.

L'autoportrait de cet homme, que Sartre appelle «un vieillard mystifié», est accroché dans l'exposition. Qu'y fait-il avec ses yeux tristes et sa mine défaite? Jean-Paul Sartre a décrit, écrit ce visage peint dans un autre texte qui est une véritable introspection du portrait, où le peintre et l'écrivain dialoguent. L'image et les mots. Ce n'est pas un texte sur le tableau, ce n'est pas un commentaire. Ce n'est pas l'histoire de l'art, mais une histoire, racontée par un écrivain. Sartre pénètre dans l'intimité de cette peinture, dans sa révélation, car toute œuvre révèle quelque chose de l'art, de l'homme qui l'a faite, de son époque, de sa vision. «Jacopo Robusti est victime en personne d'un mystérieux désastre qui ne concerne que lui, écrit-il. Pour la lucidité, c'est ce qui lui manque le plus: il ne dispose ni des outils ni du recul ni du répit qui lui permettraient de se juger. Ce vieillard est dans le cirage; on croit l'entendre répéter à l'infini: «Je ne comprends pas».» Et plus loin, il fait parler le Tintoret: «Moi, le plus grand peintre de mon siècle, qu'est-ce que j'ai fait de la peinture?» Sartre répond: «Il l'a tuée, c'est sûr. Et tout récemment, Picasso l'a tuée aussi. Et après? C'est pour cela qu'elle est faite, non?»

Détruire, construire; tuer, créer. Jean-Paul Sartre aimait les artistes dont l'œuvre est tirée du vide, de rien, du néant, d'eux-mêmes seulement parce qu'ils sont à l'œuvre. Il aimait Wols et ses dessins arrachés à la feuille. Wols, qu'il a aidé jusqu'à ce qu'il meure. «J'ai connu Wols en 1945, écrit-il, avec une bouteille et une besace.» Une bouteille pour la stupéfaction. Une besace d'où surgissaient ses chaos de lignes et de couleurs. Il aimait Giacometti, sa vision à distance, son être. «Comment peindre le vide? Avant Giacometti, il semble que personne ne s'y soit essayé. Depuis cinq cents ans, les tableaux sont pleins à craquer […]. Giacometti commence par expulser le monde.» Et il le recommence (c'est le sien), il lui donne forme (c'est sa responsabilité). Il est l'homme vrai, tout entier dans ce qu'il fait. Et quoi faire de plus humain que l'art?

L'art et la vie. L'art qui se confond avec la vie. Invention récente? Pas du tout. Mais il ne suffit pas de vivre en artiste pour faire œuvre, d'énoncer le mot art pour en être, et aussitôt renoncer. Etre l'auteur de soi-même, c'est agir. Agir, c'est donner forme au monde, c'est-à-dire à la pensée. Quoi de plus important dans l'art? Avec les erreurs, les triomphes funestes, et les moments de vérité. Sartre aimait l'art et les artistes qui faisaient surgir du vide cette affirmation de l'existence.

Sartre. Bibliothèque nationale de France – site François-Mitterrand.

Quai François-Mauriac, 75013 Paris. Rens.: 0033/1 53 79 59 59 et http://www.expositions.bnf.fr. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 à 19 h (le dimanche de 12 à 10 h). Jusqu'au 21 août.