Outre l'hommage à James Lee Byars (LT, 7.10.2008), le Kunstmuseum de Berne consacre une rétrospective à l'artiste bernois Emil Zbinden (1908-1991). Le 100e anniversaire de sa naissance remet sous les projecteurs une œuvre critique envers son époque.

Emil Zbinden fait un apprentissage de typographe à Berne, dans les années 1920. Mais surtout, c'est à Berlin qu'il se forge, suit des cours de dessin, fréquente les musées, se lie avec des artistes. Il se familiarise autant avec les œuvres des dramaturges Bertolt Brecht et Kurt Weill qu'avec les vitupérations graphiques d'Otto Dix, de Georges Grosz, de John Heartfield ou de Käthe Kollwitz. Leurs langages directs, accessibles, le touchent. A une époque où déjà les temps se gâtent, au tout début des années 1930. Après un séjour à Leipzig, et des incursions à Prague, en Allemagne du Nord et en Rhénanie, Emil Zbinden rentre en Suisse, en août 1931. Il retournera à Berlin et Leipzig en 1933, après la prise de pouvoir par les nazis, pour faire venir en Suisse Bruno Dressler, le fondateur de la Büchergilde Gutenberg. Une guilde du livre que la dictature voulait mettre au pas et contrôler.

Un art pour le peuple

Ces expériences ont façonné ses convictions - il sera proche du Parti socialiste suisse - et son option artistique. Il tiendra à faire un art s'adressant aux milieux populaires. Et il le fait avec un moyen, la gravure sur bois, qui impose au spectateur l'admiration du savoir-faire parce que le bois reste un support vivant. Il oblige aussi d'aller à l'essentiel. Ce qui n'empêche pas Zbinden de créer des scènes au fourmillement et à la précision insensés. Une netteté qui cisèle un vrai discours. Le burin qui taille l'image est aussi une lame qui burine les conventions. La main de Zbinden n'est pas seulement habile, elle administre aussi des claques. C'est celle d'un pamphlétaire.

L'artiste a le sens de la caricature. Et s'il a une tendresse pour les petits métiers et les humbles gens, son trait brocarde les attitudes des détenteurs du pouvoir, alourdit les charges contre les membres des groupes influents, vieux étudiants portant couleurs ou militaires raides de la nuque. Plus généralement, Zbinden tient la chronique de son temps, et quand dans les années 50-70 s'activent les grands chantiers hydrauliques puis autoroutiers, ses compositions sobres font ressortir la rudesse avec laquelle ils transforment le paysage. Car, comme le montrent ses aquarelles et dessins des débuts, Zbinden est un poète, dont la délicatesse infinie ne pouvait se retrouver que meurtrie.

Emil Zbinden 1908-1991. Pour et contre le temps. Kunstmuseum Bern (Hodlerstrasse 8-12, tél. 031/328 09 44, http://www.kunstmuseum bern.ch). Ma 10-21h, me-di 10-17h. Jusqu'au 18 janvier.