ROman et mémoires

L’art étincelant de James Salter

Les Editions de L’Olivier rééditent deux joyaux de ce romancier américain impressionniste et élégant, né en 1925, qui fut aviateur avant de devenir écrivain. «Un Bonheur parfait», roman aux accents fitzgéraldiens, et «Une vie à brûler», son autobiographie

Genre: ROMAN et MéMOIRES
Qui ? James Salter
Titre: Un Bonheur parfait
Traduit de l’américain parLisa Rosenbaum et Anne Rabinovitch
Chez qui ? L’Olivier, 381 p.

Qui ? James Salter
Titre: Une Vie à brûler
Traduction de Philippe Garnier
Chez qui ? L’Olivier, 445 p.

James Salter est un romancier tiré à quatre épingles. Il fait tout avec élégance, sans peser, sans encombrer. La phrase, sous sa plume, est un modèle de grâce chatoyante, limpide, aérienne. Et parce que la vitesse fut son métier, cet ancien pilote de chasse a inventé une écriture fuselée, qui file comme l’éclair. Son œuvre? Une poignée de livres fitzgéraldiens qui ont le parfum d’une époque, lorsque de jeunes officiers dansaient leur dernière valse avant d’aller flirter avec la mort aux commandes de leurs F-86, pendant la guerre de Corée. C’est là, entre deux raids, que le lieutenant-colonel Horowitz – alias James Salter – découvrit Saint-Exupéry, et qu’il décida de quitter l’armée pour devenir un cascadeur de la prose. Il avait 32 ans, et une page blanche pour seule confidente: il sut y déposer sa trace inimitable, ce mélange de tendresse et d’inquiétude qui allait envoûter les lecteurs d’Un sport et un passe-temps, étincelant road movie qui, à bord d’une Delage décapotable, entraîne un petit frère de Gatsby à travers la France radieuse des sixties, jusqu’à l’embardée finale, crayonnée d’un trait de foudre.

Les Editions de L’Olivier viennent de rééditer deux autres livres essentiels dans l’œuvre de Salter. Un Bonheur parfait, d’abord, publié en 1975 aux Etats-Unis. Nous sommes à New York et les premières pages, magnifiques, ressemblent à une toile impressionniste, pour fixer les reflets de l’Hudson, ses eaux bleuies par le froid et, à l’horizon, «les longs cortèges d’oies sauvages qui survolent le fleuve, tels des triangles mouvants». D’emblée, nous devinons que Salter sera sensible aux moindres nuances des paysages et, peu à peu, sous un camaïeu de couleurs délicates, nous découvrons ses deux personnages, Nedra et Viri, dans leur maison de Long Island.

Passionné par son métier, Viri est architecte, «il croit à la grandeur comme à une vertu qu’il pourrait s’approprier» et connaît sur le bout des doigts les villes d’Europe, «cathédrales, voussoirs, corniches, pierres d’angles». Son épouse Nedra, elle, incarne la grâce. «Elle respire la sérénité et ses rêves lui collent à la peau comme une parure», écrit Salter, qui décrit le quotidien de ce couple si harmonieux, jalousé par le voisinage.

On se croirait donc dans un conte de fées à l’américaine, avec deux fillettes adorables dans un coin du tableau. Mais le bonheur est fragile, et peut-être trompeur: c’est une autre histoire que va alors raconter Salter, à mesure que le temps dépose son lot de désillusions sur ces existences trop parfaites. Au fil des saisons, Nedra et Viri sembleront un peu moins enviables, un peu moins exemplaires, aux yeux de leurs amis. Et leur amour s’effritera lentement, avec son cortège de doutes et de frustrations, de renoncements et de regrets… On pense à Tendre est la nuit en lisant ce roman terriblement nostalgique, mélancolique, qui s’assombrira de plus en plus parce que «toute vie est un processus de démolition» – des mots de Fitzgerald que Salter pourrait faire siens.

Ecrit au mitan des années 1990, son second livre – Une Vie à brûler – est une autobiographie qui évite les écueils de l’égotisme complaisant. Ouverture du rideau: un gamin nommé James Horowitz, né à New York en 1925, contemple l’Hudson en rêvant de s’embarquer sur ces étranges bateaux en forme de pièces montées qui s’effacent dans la brume. Dix ans passeront et nous nous retrouvons sur Park Avenue, à l’époque où le jeune Horowitz, entre deux slows avec de fantomatiques collégiennes, fut le copain de classe de Julian Beck et de Kerouac. Puis viendront les souvenirs de chambrées à West Point, cette illustre école militaire où il se fera tanner le cuir avant d’entrer dans l’armée de l’air. «Dans mon imagination, j’étais déjà pilote, beau, exsudant la liberté», se rappelle-t-il en racontant ses premiers frissons de chevalier du ciel, les tremblements de cockpit dans l’azur étincelant, les atterrissages acrobatiques sur le pâturin et ce crash dont il sortit miraculeusement indemne lors d’un entraînement dans le Massachusetts.

Puis cette tête brûlée partira pour la Corée. Brutal changement de décors. Cette fois, on ne joue plus: la route du firmament est jonchée d’anges aux ailes fracassées. Face à la gueule terrifiante des Mig soviétiques, l’aviateur tutoie la mort et voit ses compagnons s’immoler en plein ciel. La guerre terminée, on l’expédie en Allemagne, au Maroc, en France. La nuit, tournant le dos aux tarmacs, il griffonne en cachette son premier livre, The Hunters, et il finit par se rendre au Pentagone pour démissionner de l’US Air Force: le lieutenant-colonel James Horowitz va devenir le romancier James Salter… On connaît la suite: l’histoire d’un flambeur magnifique qui sut transformer l’écriture en feu d’artifice, aux premières loges des lettres américaines. Son secret? On le découvre au détour d’Une Vie à brûler: «Ce n’est que dans les livres qu’on trouve la perfection. L’art, en un sens, est la vie amenée à s’immobiliser, rescapée du temps.»

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James Salter

Interview à Guernica, mai 2013

http://www.guernicamag.com

«L’ampleur est une qualité puissante dans la fiction. Elle provoque l’implication, l’empathie avec les personnages. Au bout d’un moment, le lecteur ne peut plus éviter d’être concerné, de s’inquiéter du livre, même s’il n’est pas particulièrement bon. ous êtes dedans et vous êtes impliqué»
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