«Quelle histoire inattendue, c'est incroyable», souffle presque timidement l'élégante vieille dame qui nous accueille chez elle à Crans. En cette journée d'automne baignée de soleil, Mathilde Zufferey est à la veille de partir pour Zurich; ce mardi, au Kongresshaus, elle se verra remettre un prix de la Fondation Créativité pour son premier roman (voir ci-dessous). En apprenant sa distinction, la lauréate est «tombée des nues». «Je m'y attendais si peu! C'est la plus belle surprise de ma vie.»

La Rôdeuse conte l'histoire de Kitty, une enfant «semée» chez le curé d'un hameau de montagne le temps de soigner ses bronches. Déchirement, choc de ce village de vieux qui sent le fumier. Pourtant, suite à la mort de sa famille dans un accident, c'est là que Kitty va grandir: «On la cède au prêtre, tel un objet trouvé à son propriétaire.» Le début d'une vie «à contre-courant».

Incomprise, débordante de solitude et de sensualité, Kitty s'attache à des personnages hauts en couleur, comme Léon, ébloui par cet ange tombé de la ville, ou Judith, qui a ramené son bâtard au village. Et s'éprend follement d'un homme venu de l'étranger, quitte à piétiner les sentiments des autres. Jusqu'à la fin, le lecteur reste en alerte, accroché par l'histoire et la langue imagée. Un récit «au style haché, rapide, violent», «saisissant de réalisme, de tendresse refoulée et de cruauté», a salué le jury.

Kitty et Mathilde Zufferey ont en commun «certaines péripéties». «Comme elle, j'ai été envoyée en cure petite. C'était très dur. J'ai connu Léon et son mulet, le curé, la gentille Germaine» - le visage de Mathilde Zufferey s'illumine. «Comme Kitty, je sais très bien ce que c'est que d'être amoureux et de ne vivre que dans le rêve puisque la réalité est inaccessible.» Mais, contrairement à son personnage, Mathilde Zufferey aime la montagne; née à Sierre en 1919, elle y a toujours gardé un pied. «On ne peut pas se détacher de notre Valais.»

Dans la fratrie de huit enfants qui l'a vue naître, chacun «devait se débrouiller». Alors, Mathilde écrit, des poèmes, des nouvelles. «C'était pour moi un refuge, une manière de m'évader d'une réalité pas toujours gaie.» Après ses classes dans une école privée, elle est envoyée en pensionnat outre-Sarine pour y apprendre l'allemand. Elle qui a toujours aimé les langues se rend ensuite en Italie pour enseigner le français à des jeunes filles de la haute société napolitaine, puis en Allemagne, près de Berlin, et rêve de l'Angleterre.

Mais la guerre éclate, elle doit rentrer. Un voyage «épouvantable» raconté dans La Rôdeuse: «Sur la manchette des quotidiens, seul le mot «Krieg» est imprimé; énorme, tache noire, elle m'assaille comme un cri. [...] Le haut-parleur annonce un départ vers ma destination. Vite, s'y rendre, m'agripper à d'autres. Sans cesse, ils me repoussent, la face hagarde, propulsés vers l'horreur.» Le récit du départ se conclut sur la «vision de cauchemar» de Juifs dans un convoi, «larves agglutinées, expirantes. Cheveux ras, ils paraissent nus.»

De retour en Valais, Mathilde épouse, en 1942, Gabriel Zufferey, avec lequel elle vivra à Berne, Fribourg et enfin Pully. Ils auront deux fils, Jean-Gabriel et Christian. Jean-Gabriel, devenu un journaliste et un écrivain reconnu, est mort en 1992 d'un cancer, suivi, en 1993, de son père. Christian, lui, est avec sa mère à Zurich. Le décès de son mari est un choc d'autant plus grand que Mathilde doit «mettre les pieds sur terre. Moi qui aurais voulu passer ma retraite à écrire et à peindre...»

Car dans l'écriture, «tout est un plaisir, dit-elle. Trouver la trame, le fil, c'est ce jeu-là qui est passionnant. Par contre, on n'est jamais satisfait de ce qu'on écrit. On n'a jamais fini.» A-t-elle hésité avant de mettre dans la bouche de ses personnages certains mots très crus? «Mais, c'est le langage du personnage, pas le mien! Il faut être juste, sinon cela ne va pas.» La lecture? «J'ai assez d'imagination pour ne pas en avoir besoin.»

Lorsqu'on lui dit que l'on verrait bien son texte adapté sur grand écran, son visage s'éclaire de nouveau. «J'aurais voulu contacter un cinéaste pour qu'il me fasse un film... La nature, Léon avec son mulet, cela pourrait être magnifique.» Se considère-t-elle comme un écrivain? «Oh non! C'est un métier, je n'ai pas appris, il faut une érudition que je n'ai pas.» Mais, glisse-t-elle, «j'ai entraîné mon fils à écrire des petites choses. C'est peut-être ce qui l'a poussé dans la voie qu'il a choisie? Nous nous ressemblions beaucoup.»

Bien sûr, elle se réjouit de son prix. «Mais cela m'arrive un peu tard... J'aurais tant aimé que mon fils et mes amis puissent le fêter avec moi.» Mathilde Zufferey a un nouveau récit en tête, mais s'en veut énormément d'avoir perdu les premières épreuves, couchées sur le papier. «J'ai peur de ne pas réussir à retrouver ces émotions si justes.» Quel conseil donnerait-elle à ceux qui ont des velléités d'écriture? «Qu'ils se dépêchent, qu'ils saisissent le moment quand il se présente. Quand l'inspiration nous vient, il faudrait tout de suite la coucher sur le papier.»