Un des grands plaisirs de l’amateur de metal, c’est celui d’avoir la certitude d’entrer dès la première note dans un nuage corrosif et bas. De là vient l’attention portée par les musiciens à la qualité de la distorsion qu’ils appliquent à leurs cordes: l’écrêtage du signal, le hérissement du grain, le remodelage des sinusoïdales, l’épaississement du son – autant de réglages fins qui appellent l’orage.

A ce titre, il est deux groupes arpentant ensemble ces temps les scènes suisses (prochaine étape: le Bikini Test de La Chaux-de-Fonds ce samedi) dont on soupçonne à bon droit qu’ils doivent tutoyer le tonnerre. Prenez tout d’abord les Vaudois d’Abraham. Leur dernier album, Débris de mondes perdus (publié en février de cette année par Pelagic Records), est une œuvre magnifiquement brute, une suite d’accords de fin du monde, du mineur épique, des riffs en vagues ordonnés par une batterie qui a tout d’un ossuaire. Le disque se termine sur une pure gemme, Black Breath, qui s’offre par ailleurs un featuring parfaitement à sa place d’Emilie Zoé: la voix de la chanteuse est un lavis de craie en lévitation au-dessus des fureurs claustrophobes.

Les Bernois d’E-L-R creusent une veine similaire, mais qui s’en distingue par une respiration plus ample. Sur Vexier, leur dernier disque (publié en mars par Prophecy Productions), on trouve des morceaux volontiers plus longs, des motifs répétitifs d’un tribalisme lent, des nappes vocales par moments très solaires, une distorsion un peu plus chaude et un swing davantage affirmé – plus d’une fois vous prendra la tentation de vous claquer la hanche. Chez eux également, le meilleur est pour la fin: Forêt, 12 minutes de montée menées à un train de sénateur par une batterie gargantuesque et des guitares basaltiques en essaim. On est toujours dans la corrosion, mais le nuage s’est logé dans la troposphère.

Abraham et E-L-R en concert, Bikini Test, La Chaux-de-Fonds, samedi 30 avril à 21h. En première partie: Beurre.