Livres

L’art fêlé de Serge Cantero 

L’artiste lausannois expose son œuvre à la Galerie Humus, et fait paraître un roman chez Hélice Hélas

Il aime les dinosaures en plastique, les revolvers, les amulettes en forme de phallus… Ce sont quelques-uns des objets qui ornent son atelier et qui l’inspirent, lui, le peintre alchimiste. Les œuvres de Serge Cantero jouent avec le mauvais goût. Mais plus on regarde certaines de ses peintures à l’huile, certaines de ses xylographies, plus on les trouve belles.

On découvre par exemple, dans sa nouvelle exposition lausannoise, une nef de naufragés intitulée Les Refusés (des hommes nus dérivant dans une frêle embarcation sur une mer agitée), mais aussi une Chimère, une Femme oiseau et un Homme loup. Et un elfe monstrueux, El Duende, tête d’oiseau, ailes d’ange, corps décharné d’homme, queue de diable, mais l’œil fatigué et mélancolique, presque doux.

Fausse naïveté et magie

Les corps de Serge Cantero sont tristes, gênants, mais si humains. L’artiste ne les embellit pas, semble les disséquer, et pourtant on sent qu’il les aime. Son univers pictural s’impose par son mélange de fausse naïveté crue et de magie. Dans le catalogue qui accompagne cette exposition, visible jusqu’au 10 février 2018 à la Galerie Humus, l’historien de l’art Michel Thévoz se réjouit de cette peinture joueuse, «qui se déglingue» et pervertit subtilement la perspective; la critique Françoise Jaunin apprécie, elle, le «fabuliste faussement naïf».

On attendait la même inventivité archaïque, la même sauvagerie, et surtout la même présence dans son œuvre d’écrivain. L’homme publie justement un second roman, Le Dit des Egarés, chez Hélice Hélas, après un premier livre aux Editions de l’Age d’Homme, Les Laids, en 2013, et un recueil de poèmes auto-édité, confectionné avec du carton récupéré de rouleaux de papier toilette (toujours ce mélange, parfois caricatural, de beauté et de trivialité).

Expérimentations à base de psychotropes

Le Dit des Egarés raconte un voyage initiatique au Mexique. Le narrateur, Gaston Recréé, est peintre. Il passe ses vacances avec sa femme et une amie, à siroter du mezcal sur la plage, à regarder le ciel «bleu de Prusse», au-dessus de l’océan «capricieux». Mais le livre s’ouvre sur un rêve dans lequel il voit «un ogre monstrueux, gris, mou, nu et haletant» poursuivre ses deux filles dans un paysage de lave. Une fois réveillé, il retrouvera un vieil ami, Karl, connu dans le Berlin-Est du début des années 80, les nuages de haschich afghan et les vapeurs de vodka polonaise.

S’ensuivra l’évocation d’une mystérieuse communauté en Bavière, poursuivant des expérimentations avec des psychotropes, et surtout la participation à une inconfortable cérémonie chamanique au Mexique, l’occasion d’évoquer aussi bien la mystique Hildegarde von Bingen que Coyolxauhqui (déesse aztèque de la lune), dans un fatras qui tient autant du collage potache que du New Age démodé.

Les phrases font image

Au final, Le Dit des Egarés, même naïf et cabossé, a une forme étonnamment classique. L’art pictural de Serge Cantero n’aime pas le vide mais le romancier se révèle assurément bavard, désamorçant ce qui pourrait être véritablement étrange ou malsain dans son récit. Quand on connaît l’œuvre picturale, les phrases néanmoins font image. A lire donc en prolongement d’une visite à l’exposition.


Serge Cantero, «Le Dit des Egarés», Hélice Hélas, 318 p.


A lire aussi:

«Serge Cantero, Dépeindre», de Michel Thévoz, Florence Jaunin, Miguel del Vallefrio, Humus, 70 pages. Catalogue d’exposition.

A voir:

«Dépeindre», Galerie Humus, rue des Terreaux 18 bis, Lausanne, jusqu’au 10 février 2018.

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