Et dire qu’ils ont failli faire la paix au bout de cinq minutes autour d’un clafoutis. Au Théâtre de l’Orangerie à Genève, Michel et Véronique Houllié, des voisins comme on en rêve, reçoivent Alain et Annette Reille. Vous les découvrez dans le salon des Houllié, quatre sièges en cuir, une table basse où s’ébrouent des tulipes jaunes. Au cœur de leur rencontre, deux incisives perdues, celles de Bruno Houllié, 12 ans, victime d’un coup de bâton de Ferdinand Reille, 11 ans.

Les couples doivent se mettre d’accord sur les termes d’une déclaration pour l’assurance. Une formalité entre personnes éduquées. Sauf que dans «Le dieu du carnage» de Yasmina Reza, le clafoutis pomme-poire ne suffira pas à apaiser le ressentiment. On rira alors de voir quatre acteurs formidables perdre la tête, poussés dans cet engrenage par le metteur en scène genevois Georges Guerreiro.

L’habit fait le personnage

C’est que dans ce pugilat sur canapé, tout compte, les pauses comme les lapsus. Georges Guerreiro soigne le détail sans lequel la machine ne serait pas infernale. Cela commence par une attention à l’étoffe, une façon de revitaliser le théâtre en costume. Pas de lavallière ou de perruque, non. C’est plus subtil. Voyez Valentin Rossier, alias Michel Houllié, grossiste en robinets. Il porte une chemise confédérale, style contrôleur CFF, un pantalon en flanelle et des tongs, mais oui, aux pieds. Tout respire l’irrésolution dans cet assortiment. Et de fait, il s’enfonce dans le sable de l’indétermination. Voyez encore Marie Druc dans la peau de Véronique l’écrivaine, son beau visage d’été à la campagne. Elle arbore un petit pull bleu crétois et une jupe éolienne très «terre et nature»: son personnage est fait de cette matière, alternative juste ce qu’il faut.

Les quatre acteurs sont comme leur mise, ajustés au texte, à l’image de Carine Barbey, qui décline le mal-être d’Annette Reille avec délicatesse – une façon de ne pas habiter tout à fait son corsage blanc très Claire Chazal; à l’image aussi de Vincent Bonillo, impressionnant dans la peau d’Alain Reille, avocat féroce qui feint le détachement. Sur sa chaise de supplice, chacun se détricote à vue. Les cottes de mailles sautent, la civilisation reflue, le dieu du carnage empoisonne les langues.

Le poids du procédé

Théâtre de classe, alors? Oui, sauf que la lutte est intestine, qu’elle pulvérise le corps du bourgeois – vous, moi, celui qui attend de l’art un supplément de lumière. Ce moment par exemple où Carine Barbey alias Annette vomit, horreur, sur la table basse, puis, horreur encore, sur le livre de Kokoschka. Cet autre où la même éruptive, exaspérée par le cellulaire de son mari s’en saisit pour le jeter dans le vase aux tulipes. Tout est bon soudain pour s’anéantir.

Bien vu, Yasmina Reza. Mais au théâtre, la mémorialiste de la campagne de Nicolas Sarkozy – «L’Aube le soir ou la nuit» (2007) –, la romancière de «Babylone» (qui sort début septembre), ne convainc pas totalement. Son savoir-faire est évident, sa singularité moins. «Art», qui lui assure gloire et fortune, évoque ainsi les miniatures géniales de Nathalie Sarraute. «Conversations après un enterrement» les dialogues des films de Claude Sautet. Comme si au fond, chacune des comédies de Yasmina Reza était d’abord un exercice de style, un texte «à la manière de». «Le dieu du carnage» rappelle ainsi la spirale infernale de «Qui a peur de Virginia Woolf?» d’Edward Albee. Mais on y sent le procédé, les bons trucs de bateleuse de boulevard.

L’amour des stars

Cette satire donne au fond le même plaisir que certains films français du dimanche soir où s’illustre Franck Dubosc, rehaussée d’une ambition de moraliste. Yasmina Reza aime voir ses pièces jouées par des stars – Isabelle Huppert fut une Véronique à réactions dans Le dieu du carnage, mis en scène à Paris par l’auteur elle-même en 2008. Le quatuor de l’Orangerie n’a pas à rougir de la comparaison. Il finit KO, mais il a gagné le combat. Vite, un clafoutis.

Lire aussi: La critique du «Dieu du carnage» avec Isabelle Huppert à Paris en 2008


Le dieu du carnage, Théâtre de l’Orangerie, Genève, jusqu’au 10 septembre; loc. 022 700 93 63; rens. http://www.theatreorangerie.ch/.