«Un acteur génial.» Ça, c'est ce que Christine Angot, papesse de l'auto-fiction, dit d'Eric Elmosnino. Le comédien et l'écrivain ont vécu une passion trouble et belle racontée dans Rendez-vous (Flammarion, 2006). «Un géant qui donne l'impression d'inventer le texte en direct. Un être épouvantablement drôle, mais capable de faire peur.» Ça, c'est Jean Liermier, metteur en scène qui l'affirme. Pour le rôle de Sganarelle dans Le Médecin malgré lui, spectacle formidablement acide à l'affiche au Théâtre de Vidy, il ne voulait que lui.

Christine Angot et Jean Liermier ont raison: lorsqu'il joue, le Français Eric Elmosnino a la légèreté des elfes quand le monstre rôde dans les sous-bois. Un air de narguer les crocs de la bête, c'est-à-dire d'avancer vers elle, ailes en fête. Avant de réaliser, parfois, que la bête, c'est lui. Au dernier Festival d'Avignon, il composait ainsi un milicien assassin dans Naître d'Edward Bond. Il tuait mères et bébés. La pièce était si sombre et lui si crédible qu'une partie du public fuyait chaque soir, pris de nausée. Auparavant, il avait semé d'autres cadavres en jouant à Paris le rôle-titre de Platonov de Tchekhov, l'histoire d'un instituteur barré de tous côtés qui broie les cœurs, comme malgré lui. Inoubliable.

Tant d'ombres intimident avant de rencontrer l'artiste. Et puis l'autre après-midi, le hasard veut qu'on soit affreusement en retard au rendez-vous fixé dans le hall du Théâtre de Vidy. A peine débarqué, on le cherche du regard. Première vision lointaine: des boucles noires en apesanteur sur une table. Deuxième vision en plan rapproché: un corps d'oiseau chaviré sur une chaise. De face à présent, deux billes plongées dans la lecture des pages «Livres» de Libération. Frédéric Beigbeder et son dernier roman Au Secours pardon y côtoie Kierkegaard, le philosophe danois qui a brodé sur l'échec amoureux. Là, on est dans le vif du sujet, pense-t-on. La littérature sera notre poire à siroter de concert.

Eric Elmosnino redresse la tête. Et tout de suite chez lui ce «tu» de préau qui désarçonne. «Qu'est-ce qui t'est arrivé?» On bredouille: «Le retard, pas dans mes habitudes...» Lui enfourchera le vélo de Sganarelle - c'est comme ça qu'il entre en scène - dans une heure et demie. Donc peu de temps pour parler poésie et lettres. Ça tombe bien: le comédien affirme ne pas lire beaucoup, parce «que ça le fatigue trop vite». Peut-être. Mais il y a peu d'interprètes aussi doués pour la lecture en public que lui. C'est Christine Angot qui l'écrit. Et elle connaît le métier.

D'où vient ce don? De l'instinct du jeu. Et puis ce goût des vols planés, de la phrase saisie au bond, l'art surtout de ne pas clôturer l'échange, de laisser comme la possibilité d'une île entre lui et l'auditeur. Oui, Eric Elmosnino, 43 ans, a une passion pour le sport. Des mollets de cricket comme il dit, quelques chopes de bière à expier aussi sur le terrain. Mais quelle impatience quand passe à portée de doigts une raquette de tennis! Ou quand vole un ballon de foot. Là, c'est la hardiesse de ses 13 ans qui le rattrape. Ces journées passées à Roland-Garros à admirer le masque d'ange de Björn Borg, à rêver du bandeau de Vilas, à se projeter sur le court, au filet. La sueur du théâtre, déjà. Le premier drame survient entre deux rêveries: son père, dessinateur industriel, quitte la maison sans prévenir. Eric a 14 ans et ce départ, c'est un trou par où la tristesse coule depuis. «Je ne pouvais pas comprendre ça. Mon père, je l'ai retrouvé depuis, mais je ne comprends toujours pas, cette disparition, c'est de l'ordre du malheur, de la violence...» Est-ce de cette béance que vient parfois ce nuage de mélancolie qui rend son Sganarelle vertigineux? Ou d'autres fractures indicibles? Le déracinement de ses parents par exemple, séfarades marocains qui s'établissent en France il y a cinquante ans. Eric Elmosnino travaille avec ses nuits, c'est le propre des grands interprètes. Il les déride parfois quand il se glisse, le temps d'un spectacle, dans la peau de Garrincha, ce footballeur brésilien de légende dont il a la morphologie cavaleuse. Le reste du temps, quand il ne s'oublie pas sous les projecteurs, il s'ennuie. «Je peux passer des jours à une terrasse de café à attendre que ça passe. J'ai un côté végétatif. L'ennui, c'est presque une volupté.»

Les papillons rêvent ainsi beaucoup avant l'envol de la fiction. Ce Rendez-vous de Christine Angot par exemple, dont il est le Fantasio, petit prince qui la chamboule. «Cette histoire avec Christine a correspondu à un moment de ma vie, quand j'ai quitté ma femme. J'admire Christine comme auteur. Je savais qu'elle était en train d'écrire sur elle et moi. Nous avions un engagement tacite. J'ai joué le rôle du personnage du roman. Quand elle l'a conclu, notre histoire s'est terminée. Si je suis sorti indemne? Mais oui! Et je crois même que j'ai été remplacé à ses côtés.» Et là, il s'esclaffe. Et c'est le rire vache de Sganarelle. Puis il bondit de sa chaise. Dans trois quarts d'heure, il doit être en selle. Alors juste ce conseil: suivre ses échappées. Toutes.

Le Médecin malgré lui, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu'au 24 juin. (Loc. 021/619 45 45.) 1h30.