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Comment l’art de manipuler les affects règne sur le monde politique

Sous l’œil de Spinoza, Frédéric Lordon décrit les liens qui unissent marketing et politique

Et si le marketing était la vérité de la politique? C’est inévitablement l’hypothèse que l’on formule à la lecture du dernier livre de Frédéric Lordon, «Les Affects de la politique». Car la politique y est décrite comme un jeu d’affects, elle est une manière d’affecter les gens et d’être affecté par eux, de les déterminer à faire ceci plutôt que cela. Les idées, seules, sont impuissantes: elles ne peuvent devenir efficaces que si elles sont véhiculées par des affects, seuls capables de mobiliser à agir. L’art d’affecter – une définition possible du marketing – serait donc l’alpha et l’oméga de la politique.

Spinozisme

Il faut mesurer l’ampleur et la profondeur de cette approche de la politique, que Lordon n’est pas le seul à défendre. Elle est celle de tout un mouvement, le spinozisme en sciences sociales, qui depuis une quinzaine d’années maintenant publie les choses les plus intéressantes dans le champ de la théorie sociale (Yves Citton en est l’autre pilier), en se donnant pour programme de rendre compte de l’ensemble des phénomènes sociaux à partir du modèle entièrement naturaliste de Spinoza, le génial penseur du XVIIe siècle.

Spinoza, ancêtre des sciences sociales, c’était la thèse majeure du livre fondateur (de Yves Citton et Frédéric Lordon) de 2008, «Spinoza et les sciences sociales». Dans «Les affects de la politique», donc, Lordon montre en toute clarté à quoi ressemble une théorie politique radicalement spinoziste.

Idées impuissantes

Les idées, seules, sont donc impuissantes. Les idées, même vraies, restent lettre morte si elles ne sont pas associées à des images capables de nous affecter. Pensons au petit Aylan mort les yeux ouverts la face dans le sable, ou à la difficulté de mobiliser autour du changement climatique. La politique est ars affectandi. Ainsi, «sans être soi-même réduit à la misère, on peut avoir en tête des images de la misère suffisamment vives pour déterminer à lutter contre la misère. Et de même pour toutes les autres causes».

Mécanisme passionnel

Cet art d’affecter a sa logique propre, ses mécanismes spécifiques de fonctionnement. Par exemple, comme le dit Spinoza lui-même, «plus grande est la tristesse, plus grande est la puissance d’agir par laquelle l’homme s’efforcera en retour d’éloigner sa tristesse». La manière dont chacun réagit à un affect dépend de sa complexion propre, c’est-à-dire de ce qu’il est comme individu, dans ses dispositions et sa sensibilité. Certains sont par exemple puissamment affectés par des idées mathématiques qui sont incapables de toucher le commun des mortels. D’autres sont émus par la musique militaire. Chacun sa complexion.

A partir de là, la grande affaire de la politique est de provoquer des affections communes, et donc d’arriver à activer chez plusieurs le même mécanisme passionnel, ce à quoi concourt le phénomène d’«imitation des affects», peut-être le plus puissant ressort du social.

Images

Puisque la politique doit figurer par les images, on voit l’importance de la visibilité en général, et du choix des images par les médias en particulier: «Il est impossible alors de surestimer la portée politique du reportage, de la photographie ou du documentaire, tous ces arts de la monstration qui sont, par là même, autant de machines affectantes». Qui a le pouvoir de montrer les images et lesquelles, c’est une grande question politique.

Empire

Ce spinozisme politique bouleverse nos schémas les mieux ancrés, et notamment les dualismes traditionnels raison/émotions, légitimité/légalité, droit/fait, qui sont les catégories ancestrales de la philosophie politique. La raison et tous ses nobles concepts affiliés y apparaissent en effet comme la résultante naturelle de nos affects. L’homme, selon la phrase célébrissime de Spinoza, «n’est pas un empire dans un empire»: tout, l’esprit aussi, est immanent à la nature. La vie politique est par conséquent un conflit des adhésions passionnelles, d’où l’importance de réussir à affecter le plus grand nombre.

Un esprit familier de la manière de penser traditionnelle sera troublé de voir la politique réduite à ce marketing des affects. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que ce petit livre est la preuve de lui-même: car par la force de son style, souple et ciselé, il provoque au fil des pages une adhésion affective qui porte inexorablement son lecteur à penser qu’au bout du compte, c’est peut-être Spinoza qui avait raison.


Frédéric Lordon, «Les affects de la politique», Seuil, 200 p.

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