art brut

L’art marginal prend ses quartiers à Zurich

Le Musée visionnaire, dédié à l’art brut, vient d’être inauguré. Il se veut novateur dans le choix d’œuvres et propose des prêts dans son espace Artothèque

Géré par deux jeunes historiens de l’art, un nouvel espace dévolu à l’art brut, et plus largement à l’art marginal ou «outsider art», s’est ouvert à Zurich. Des noms de «classiques» (si on peut parler ainsi dans un domaine étranger au classicisme aussi bien qu’aux tendances contemporaines!) figurent aux cimaises, de même que ceux de créateurs émergents, tel Paul Amar avec ses crèches clinquantes. Clair et convivial, le Musée visionnaire ­apporte un contrepoint aux institutions de Lausanne (Collection de l’art brut) et Saint-Gall (Museum im Lagerhaus), ou encore à la ­Kartause Ittingen à Warth. Un contrepoint qui mise sur la variété des approches et sur l’ouverture: «Ce n’est pas Monsieur Dubuffet [ndlr: le père de l’art brut] qui décide…», explique Rémi Jaccard, spécialiste du street art et coresponsable avec Rea Furrer du petit musée zurichois.

L’architecture du lieu et son emplacement, pour commencer, enchantent. Conçus en 1970 par le duo d’architectes Trix et Robert Haussmann pour abriter la filiale suisse de la galerie Maeght, les locaux, où la lumière naturelle éclate au rez et où elle se fait plus tamisée – respect des œuvres oblige – en demi-sous-sol, sont agrémentés d’une cour intérieure. La situation, sur le chemin du Kunsthaus lorsqu’on vient de la gare, dans des rues semi-piétonnes, est idéale. Après Maeght, la Galerie Lelong puis une agence de publicité avaient repris l’espace: les gens, constatent les nouveaux occupants, sont contents de le voir rouvert, et dédié à l’art. Un art «visionnaire» représenté par Oswald Tschirtner, Josef Wittlich, Benjamin Bonjour, Camille Bombois, Paul Amar ou Gregory Blackstock, des créateurs côtoyés et en tout cas collectionnés par Susi Brunner au fil des quarante ans d’activité de sa galerie zurichoise, réservée à l’art brut et marginal.

Alors que cette galerie est fermée, momentanément ou défini­tivement, la collection, sous forme de prêt à long terme, constitue le noyau vivant du nouveau musée. Faute de budget, ce noyau ne s’agrandira pas prochainement mais il suffit à faire vivre l’institution, que dynamisent une approche décloisonnée et des projets d’échanges avec artistes et institutions. Le paradoxe étant que l’art brut ne s’est jamais mieux porté, au vu de l’intérêt qu’on lui réserve, mais qu’il a en même temps tendance à se dissoudre en s’intégrant aux autres pratiques: «Car la séparation, constate Rémi Jaccard, n’est pas idéale.» Mais alors, que recouvre donc le terme d’art brut, traduit par «outsider art» avant que cette dernière formule ne désigne un ensemble d’attitudes plus large? «Il s’applique à des créateurs qui ne sont pas en contact avec l’académie ni avec le marché de l’art, qui travaillent de manière individuelle et trouvent eux-mêmes les techniques et les matériaux en rapport avec leur histoire personnelle, et enfin qui n’ont aucune idée de l’évolution de l’histoire de l’art.»

Le Musée visionnaire, qui propose en outre des prêts dans son espace Artothèque (il faut compter entre 20 et 40 francs par mois, selon l’œuvre), semble s’inspirer, comme il est naturel, des théories et des coups de cœur de Jean Dubuffet, tout en s’émancipant de ses diktats – car rien n’est plus étranger à cette forme d’art que les diktats. Une évolution et une liberté qui touchent leur cible, en la personne du visiteur.

Musée visionnaire, espace d’art et artothèque. Predigerplatz 10, Zurich. Tél. 044 251 66 57. Me-sa 14-18h, chaque 18 du mois 18-22h. Expositions jusqu’au 15 février.

Le paradoxe: l’art brut ne s’est jamais mieux porté, mais il a en même temps tendance à se dissoudre

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