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L’art de la métamorphose

Critique: le Béjart Ballet de Lausanne

Lorsque trois géants de la danse se rencontrent, de quoi s’emparent-ils? Du minuscule, du domestique, du quotidien, et de la possibilité de leur échapper. Ce week-end, le Palais de Beaulieu, à Lausanne, a servi d’écrin à une rencontre extraordinaire, celle du danseur de légende Mikhail Barysh­nikov (60 ans) et d’Anna Luguna (54 ans), muse et compagne du chorégraphe suédois Mats Ek, dont ils interprétaient une pièce taillée sur mesure pour eux. Dans The place, l’espace se recroqueville autour d’une table posée sur un tapis. Le théâtre de la monotonie, chez Mats Ek, se lit souvent à travers le corps otage de ses tics, et dans l’esprit soumis à la répétition des gestes. En rentrant sur scène, d’une main de jeune homme, Mikhail Baryshnikov enlève sa veste de costume, celle de l’homme du monde, pour se retrouver face au cocon du couple.

Ouvrir les fenêtres. Bousculer l’ennui. Renverser l’espace. La vivacité des gestes et des attitudes fait rapidement exploser le cadre domestique. Autour de la table, les chassés-croisés des deux danseurs se multiplient et leur énergie insuffle une vie nouvelle au décor. Le tapis se fait traîne, couverture sous laquelle on se blottit ou linceul inquiétant. La table, jetée, renversée, soulevée, piétinée, devient une métaphore de ce que le mouvement rend possible. L’intelligence de la mise en scène de Mats Ek, c’est de montrer l’infinité des ouvertures qui s’offrent à celui qui vit dans le mouvement. Mikhail Baryshnikov et Anna Laguna donnent magnifiquement corps à cette série de métamorphoses. Au début de la pièce, la danseuse, soulevant un coin du tapis, laissait entrevoir la possibilité d’un secret. Peut-être était-ce celui de la liberté du geste, porteur de révolte et d’imprévisible.

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