Portrait

L'art du papier décomplexé

Ce week-end, le Musée Jenisch de Vevey fêtera ses 120 ans. A la tête de l’institution depuis 2013, la directrice s’est faite l’ambassadrice des milliers de dessins et d’estampes que compte cette précieuse collection, avec simplicité et passion

Peut-être s’attendait-on à trouver, chez une directrice de musée, des vitrines chargées, un mobilier pompeux, au moins quelques cadres vernis et légèrement poussiéreux? Tout faux. Mauvais tableau. L’antre de Julie Enckell Julliard est vivant et coloré, avec un tapis façon pop art, un divan stylisé, des guitares sèches et, un peu plus loin, des cochons d’Inde grattouillant dans leur cage. On fait tout de même remarquer les hauts plafonds à frises et le vieux parquet qui craque. «Je n’ai jamais réussi à vivre dans une bâtisse très moderne, sourit-elle. Peut-être parce que j’aime me glisser dans une histoire…»

Ça tombe bien, celle du Musée Jenisch est du genre longue et riche: avec 120 ans au compteur, le musée d’art de Vevey est l’un des plus anciens de Suisse. Depuis sa fondation à la fin du XIXe sous l’impulsion de Fanny Jenisch, veuve d’un sénateur allemand, qui lègue à la ville une coquette somme pour la construction d’un établissement d’art et de science, l’institution a traversé les époques et s’est progressivement spécialisée dans le papier. Une collection de 45 000 œuvres fragiles sur laquelle Julie Enckell Julliard veille depuis cinq ans.

Pause imposée

Si elle nous reçoit dans son appartement de Pully, et non dans le hall olympien du musée, c’est que la directrice est en arrêt depuis de longues semaines. Des maux de tête d’abord puis, un matin, des douleurs paralysantes aux cervicales. Le corps qui lâche. Et qui l’assigne à résidence contre son gré, alors que les préparatifs d’anniversaire du musée, prévu pour ce week-end, vont déjà bon train. Une période éprouvante mais pas sans enseignements pour la Genevoise de 43 ans, qui se cale avec précaution dans le canapé. «Dans ces moments, on se retrouve face à soi-même. Cela permet de s’interroger sur le but de ce qu’on fait, sur ses valeurs, ces choses qu’on oublie lorsqu’on est toujours dans la course.»

Car Julie Enckell Julliard n’est pas vraiment du genre à lever le pied. Lorsqu’elle reprend la tête du musée en 2013, ce dernier connaît une phase mouvementée. La jeune femme se donne alors pour mission de lui offrir un nouveau souffle et une identité claire. D’autant que le projet du pôle muséal pointe déjà à l’horizon lausannois, et pas question que le Jenisch en devienne une simple succursale.

Poumon dans la ville

C’est son souhait: les estampes et les croquis d’artistes doivent rester au cœur du musée veveysan. Qui, se réjouit Julie Enckell Julliard, est devenu expert en la matière, accueillant régulièrement des donations d’artistes, à l’instar des 800 dessins de Ferdinand Hodler légués à l’établissement en 2015. Un créneau unique, certes, mais pas toujours glamour ni rassembleur. Et les majestueuses colonnades du bâtiment n’arrangent rien à l’affaire. «Le musée souffre de son allure un peu snob, au point que les gens s’en excluent parfois inconsciemment», regrette la directrice.

Alors, plutôt que d’attendre qu’ils passent le perron, Julie Enckell Julliard va à la rencontre des visiteurs intimidés. D’une voix douce et enjouée, elle raconte les événements qu’elle organise au musée et ses tentatives d’accompagner les curieux dans leurs découvertes graphiques. Y compris les personnes handicapées et les adolescents en rupture sociale. «Je me souviens d’un groupe de jeunes, il y a deux ans, qui avait exploré les coulisses du montage de l’exposition Hodler. Le jour du vernissage, ils étaient rayonnants.» Une petite victoire pour celle qui veut faire du musée un lieu ouvert de transmission. «Ce doit être un poumon dans la ville, où chacun peut respirer ce qu’il veut.»

Champs violets

L’art, Julie Enckell Julliard l’aime comme ça: personnel et décomplexé, et cette conviction colorera tout son parcours. Habile au crayon dès son plus jeune âge (elle dessine «des Indiens à plumes sur des pirogues»), cette fille de père psychiatre à la prison de Champ-Dollon et de mère psychologue se lance dans des études d'histoire de l’art à l’Université de Lausanne, où elle rédige une thèse sur la peinture médiévale. On lui propose alors un poste de maître de conférences à Bordeaux, mais elle décline. Le carcan académique ne lui convient plus, trop déconnecté du monde réel. «J’avais l’impression qu’on se parlait à nous-mêmes. Les articles, les revues universitaires, ça ne collait pas à ma vision de l’art.» Elle leur préfère la vie des galeries d’art et le travail curatorial.

C’est en suivant son instinct et ses émotions que la directrice repère les artistes qu’elle exposera au Musée Jenisch. «Parfois, je tombe amoureuse d’une pièce. Au détour d’une galerie ou d’une foire… C’est comme une sorte de coup de foudre.» La dernière en date? Le Semeur, de Van Gogh, récemment redécouvert à la Fondation de l’Hermitage. La rencontre a ravivé une vieille flamme. «La première fois que j’ai vu ce tableau, je devais avoir 12 ans. Il m’avait sidérée. Ce soleil, ces champs violets m’évoquent encore aujourd’hui une liberté infinie.»

Barbies et violoncelle

Les courbes et les couleurs l’inspirent à rêver, à écrire aussi. Pendant sa convalescence, Julie Enckell Julliard a entamé un essai très personnel autour de l’attentat de Charlie Hebdo, qui l’a bouleversée, et du dessin comme ciment entre les peuples. «Contrairement à mes critiques d’art, j’avance à l’aveugle. C’est à la fois intéressant et vertigineux!»

Sans aucun doute, Julie Enckell Julliard a la fibre créatrice. Qu’elle et son mari, journaliste et musicien, ont transmise à leurs filles de 9 et 11 ans. Lorsqu’elles n’arpentent pas les montagnes suisses ou les forêts du Costa Rica en famille, Léontine joue du violoncelle tandis que Rosalie confectionne pour ses Barbies des tenues étonnantes. Et les musées? «Elles aiment bien y aller, oui… mais si possible sans moi!»


Profil

1974 Naissance à Lausanne.

1993 Maturité artistique et latine au Collège de Candolle.

2001 Diplôme postgrade à la HEAD (pôle CCC).

2004 Soutenance de thèse sur les décors peints d’une abbaye italienne.

2007 Entrée au Musée Jenisch en tant que conservatrice Art contemporain.

2013 Devient directrice du Musée Jenisch.

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