Caractères

L’art du récit vrai

CHRONIQUE. Journalistes, reporters, historiens, écrivains: pour saisir le réel, il faut savoir comment le dire et ne pas oublier qui nous sommes

«Tout récit, quel qu’il soit, même de ce qui a réellement eu lieu, est toujours aussi poésie.» C’est Golo Mann, l’historien, le philosophe, un des fils de Thomas Mann, qui aurait dit en substance la phrase qui précède, c’est du moins ce que me dicte ma mémoire (j’ai noté cette phrase au détour d’une émission de radio, il y a bien longtemps) – et c’est cette formule qui me vient lorsque je songe aux récits du réel.

Pour qualifier ces récits-là, les Anglo-Saxons ont un mot: «non-fiction». Un genre élastique qui sert à dire le monde, monde petit ou grand, univers étrange ou étranger, gens, situations particulières; un genre où journalistes, témoins, chercheurs, historiens et écrivains se rejoignent. Et ce, dans le souci du réel, ou du moins d’une proximité, la plus grande possible, avec un savoir, une perception, une recherche ou un vécu véritables.

Peut-on transcrire la vérité toute nue? Cette divinité de l’instant présent, farouche, omnipotente, aveuglante parfois, semble impossible à capturer entièrement. Même l’objectif du photographe ou du cameraman doit la cadrer et n’en saisit qu’un fragment… De trop près: elle brûle. De trop loin: on n’y voit rien. Il faut s’avancer à pas de loup, rester discret voire indiscret, mais aussi curieux, insistant, obstiné, tenace. Gare aux raids offensifs qui la pousseraient à se cacher dans d’improbables retranchements.

Les grands mouvements invisibles

L’opération est d’autant plus délicate qu’il faut pouvoir ensuite en rendre compte. Et pas n’importe comment: c’est une histoire, un récit, qu’il nous faut. C’est avec des mots, du papier, de l’encre qu’on tente de traduire la vie, l’air que l’on respire, la couleur du ciel, les pensées secrètes, les grands mouvements invisibles. Comment faire alors? Comment rejoindre au plus près ce qui semble vrai et dont on veut témoigner?

Ceux qui y parviennent semblent tous suivre une même règle: ils n’oublient jamais leur réel à eux. Témoins, directs ou indirects, dépositaires d’une histoire, soucieux de la partager, ils sont d’autant plus près du monde qu’ils disent qui ils sont et d’où ils parlent, qu’ils s’impliquent et assument leur subjectivité. Ryszard Kapuscinski, un grand maître du réel, n’oublie jamais, dans ses aventures africaines, d’où il vient: «De l’Afrique, l’Européen ne voit que l’enveloppe extérieure, une partie, peut-être la moins intéressante et la moins importante. Son regard glisse en surface comme s’il doutait que toute chose recèle un secret, même en Afrique. La culture européenne ne nous a guère préparés à ces investigations dans les profondeurs d’autres univers.»

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Lui, comme ses pairs, sait prendre en compte la part de poésie, la part de romanesque que tout récit suppose. «Les montagnes du Rwanda rayonnent de chaleur et de douceur, elles séduisent par leur beauté et leur silence, leur air cristallin et serein, leur calme, la perfection de leurs lignes et de leurs formes.» Assumer la part de romanesque, c’est là encore une condition pour parvenir, entre humains, à se raconter la vie en mots et en images, pour tenter de penser le monde ensemble.

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