Insultes, blasphèmes, jurons: chaque semaine de l'été, «Le Temps» repart à la découverte de ces mots qui réjouissent tout autant qu’ils blessent.

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Connaissez-vous Morihei Ueshiba? On ne sait s’il avait le verbe leste, mais ce que l’on tient pour sûr, c’est qu’il a fondé, dès 1925, l’aïkido, un art martial qui utilise la force de l’adversaire pour réduire ses attaques à néant. La linguistique est aussi un sport de combat. Ou, plus précisément, elle emprunte à ce domaine toute une série de métaphores: l'«effet aïkido» en est une.

Dominique Lagorgette, grande spécialiste des insultes, le décrit ainsi: «Nous nommons «effet aïkido» le mécanisme pragmatique qui consiste à revendiquer une insulte et à la retourner à son envoyeur; comme dans l’art martial, la force du récipiendaire s’ajoute à celle de l’expéditeur, que généralement elle terrasse en retour.»

«Les bourgeois ont tremblé»

Les exemples sont nombreux: en 1789, «sans-culotte», d’insulte est devenu signe de distinction. Dès le XIXe siècle, la communauté noire américaine s’est réapproprié le mot nigger (le fameux «n-word» des Etats-Unis) pour en faire «un terme interjectif aux accents fraternels», selon la formule de Cyril Vettorato, chercheur en littératures comparées.

Les pétroleuses de la Semaine sanglante (c’est ainsi que les Versaillais surnommaient, pour les stigmatiser, les femmes en lutte durant la Commune de Paris) seront remises au goût du jour par les féministes du MLF un siècle plus tard: «Sous la Commune de Paris/Les Pétroleuses avaient surgi/En les voyant lutter/Les bourgeois ont tremblé/Elles nous montrent la voie/Vive le son, vive le son/Elles nous montrent la voie/Vive le son de l’explosion», chantaient-elles sur l’air de La Carmagnole.

Retourner une insulte implique une douleur, puisqu’on doit reconnaître qu’elle a été proférée et qu’on en a été la cible. Mais c’est bien par cette peine qu’on développe la puissance nécessaire pour noyer l’ennemi sous une variante dopée de son propre discours. L’exercice de style («Ah! non! c’est un peu court, jeune homme! / On pouvait dire… Oh! Dieu!… bien des choses en somme…», etc.) auquel se livre Cyrano, lorsque le vicomte de Valvert se moque de son appendice, le montre: la tirade du nez, c’est la marque de l’intelligence supérieure de l’insulté.