Exposition

L’art saisissant de Yael Bartana

L’artiste israélienne affronte les grands problèmes du siècle, dans des films qui mêlent habilement fiction et réalité

Ce sont des films qu’on n’oublie pas. Pas seulement parce qu’ils sont troublants, autant qu’est troublante et parfois indécidable la vérité, notamment dans les domaines de l’histoire et de la politique; aussi parce que leurs personnages, amenés à jouer avec une aisance et une fougue qui relèvent du meilleur cinéma, continuent à vivre dans la mémoire et dans les prolongements de la réflexion amorcée.

Dans cette première exposition personnelle en Suisse – où elle participe aussi à l’exposition dédiée, au Kunstmuseum de Berne, au réalisme et à la révolution –, Yael Bartana fait le bilan de sa carrière. Carrière qu’inaugurent, au début des années 2000, des vidéos constituées de plans fixes, dont l’apparente simplicité s’enrichit peu à peu de ralentissements et de superpositions, comme si le premier degré s’écartait pour laisser entrevoir tous les niveaux qui le constituent.

A lire également: Trois Balthus enrichissent les collections du Pôle muséal de Lausanne

Créer une communion entre les œuvres

Parmi les créations de jeunesse de l’Israélienne, Trembling Time, vidéo à laquelle l’exposition emprunte son titre, dont elle multiplie l’effet en le mettant au pluriel, nous donne à voir, sur une autoroute israélienne, les participants, à la fois contraints et de bonne volonté, d’une minute de silence, lors du «Jour du souvenir des soldats» tombés à la bataille. Cette minute qui s’étire jusqu’à en atteindre six accueille les pensées et les émotions qui peuvent être celles des participants comme des spectateurs.

L’exposition est ainsi conçue, avec le concours d’un architecte designer, qu’un couloir relie les pièces, imparfaitement isolées dans des chambres ouvertes aux parois capitonnées, de manière à ce que non seulement le son, mais aussi les images, aperçues en enfilade, créent une communication, et une communion, entre les œuvres, entre les visiteurs, entre les thèmes traités.

Mémoire des images

Au côté statique de Trembling Time répond la bousculade orchestrée de Wild Seeds (2005). Où le jeu et la simulation semblent virer à la tragédie, du moins à une ambiguïté qui ne laisse pas d’inquiéter. Les jeunes qui, en Cisjordanie, simulent l’évacuation d’une colonie mettent-ils trop de cœur dans le jeu, et leurs rires cachent-ils effectivement le malaise que perçoit le spectateur? L’artiste, née en Israël et qui vit aujourd’hui entre l’Allemagne et Amsterdam, se plaît à recourir aux codes du IIIe Reich, comme à ceux qui caractérisaient les premiers kibboutz. Ce faisant, elle parvient toutefois à éviter avec doigté la bouillie et les amalgames, au contraire tire avec finesse son épingle du jeu, en conduisant le public, à travers les émotions suscitées, vers les sujets les plus graves.

Par exemple, les mécanismes de la propagande, retournés et détournés pour la bonne cause (dans le premier film du cycle central baptisé And Europe Will Be Stunned), soit la cause du multiculturalisme et de la tolérance. Ou encore une manière de revisiter le passé, sans le nier, mais en explorant les possibles qui n’ont pas eu lieu. Tels le retour de trois millions de juifs en terre polonaise ou, moins dramatiquement, la définition d’une identité qui ne soit pas nationale seulement, mais communautaire, presque idéale – l’image du «vrai Finlandais» dans le film de cinquante minutes qui clôt l’exposition.

Au-delà de l’intention critique et de l’engagement politique, les films et les photographies offrent à la mémoire des arrêts sur image, des moments choisis qui doivent autant au jeu des acteurs, toujours bien dans leur rôle, presque typés sans qu’ils perdent leur qualité humaine, qu’au regard propre à l’artiste.

Stimuler l’imagination

Parmi ces moments choisis, le point de basculement, dans Wild Seeds, où l’enthousiasme d’une jeunesse s’amusant se mue en symptômes de violence, et où la séparation est esquissée entre tourmenteurs et victimes; ou encore l’expression et le pouvoir de persuasion propres à l’agitateur politique de Mary Kowzmary» (traduit par «cauchemars»). Ou enfin la neige autour de la maison, et les signes tracés, en rouge, dans cette neige, décor dans lequel s’inscrit l’action de True Finn.

Sur cette trame, relativement récurrente, qui entremêle humanisme et politique, combat pour la liberté et défense des droits de la femme, Yael Bartana pose des images particulièrement fortes, et des idées nouvelles et inventives. Comme le résume Nicole Schweizer, commissaire de l’exposition, la narration que propose l’artiste ne s’ancre pas dans la formule «il était une fois…», mais plutôt dans ces deux mots magiques «et si…», qui stimulent l’imagination.

A lire aussi: De l’esquisse au chef-d’œuvre

Contraste avec la peinture de François Bocion

Le contraste est grand entre cette exposition contemporaine, qui soulève un questionnement enraciné dans les problèmes qu’a connu le XXe siècle, et qui perdurent au XXIe, et la peinture de François Bocion, qui mise sur le pouvoir de sérénité des tonalités sable et bleu du lac, sur la rêverie et la contemplation. Une salle rappelle en effet que le Musée cantonal des beaux-arts possède la plus vaste collection en mains publiques de tableaux de l’artiste vaudois et que le Léman est le sujet incontournable de cette peinture, presque une obsession du peintre. Le traitement toutefois varie, de la pochade rapide à la vaste toile soigneusement composée, de même que l’approche, poétique, centrée sur les travaux et les jours des pêcheurs, ou sur les loisirs de la bonne société. Ce florilège, en tout cas, ne donne jamais dans l’anecdote ni dans la facilité.


«Yael Bartana. Trembling Times». Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne, jusqu’au 20 août.

Publicité