Exposition

De l’art pour se souvenir des morts

Sur l’impulsion du sculpteur Vincent Du Bois, 16 artistes contemporains exposent 
dans le cimetière des Rois 
à Genève. Une manière 
de remettre de l’art où
 il n’y en a plus. Et de redonner de la vie à ces endroits
 que plus personne ne visite

C’est une tombe discrète qui affleure du gazon. Sur la pierre est gravé en lettres d’or: «Ici reposent les secrets des promeneurs du cimetière des Rois». Une petite fente suggère qu’on peut y glisser une enveloppe. L’aveu enterré, c’est le principe mis en place par l’artiste Sophie Calle qui recueillera ainsi les confidences de ceux qui viendront la voir jeudi 15 septembre. Le mystère de la confession est garanti pour l’éternité: la concession a été enregistrée pour vingt ans.

Le Tombeau des secrets appartient à l’exposition Open End organisée dans le cimetière des Rois et inaugurée le 15 septembre dans le sillage de la Nuit des Bains. L’idée d’exposer chez les morts est venue à l’artiste Vincent Du Bois. «Le projet remonte en fait à 2008. J’avais été estomaqué de voir comment la ville détruisait des chapelles funéraires du XIXe siècle au motif qu’on trouvait ailleurs dans le canton des exemplaires similaires. Pour moi qui viens d’une famille de tailleur de pierre, cela dépassait l’entendement.»

Les cimetières se vident. La société actuelle est encombrée d’autres préoccupations que celle d’aller visiter ses morts. Je voulais remettre de la vie dans ces endroits

L’émotion du sculpteur trouve finalement une oreille attentive auprès du Département de la cohésion sociale et de la solidarité qui gère les espaces funéraires. Chaque année, Vincent Du Bois opère désormais le tri dans les monuments à démonter ou pas. Et puis, il y a quelques années, surgit ce plan d’organiser une exposition. «Les cimetières se vident. La société actuelle est encombrée d’autres préoccupations que celle d’aller visiter ses morts. Je voulais remettre de la vie dans ces endroits.» La municipalité s’enthousiasme. Le Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève et le Service des pompes funèbres qui fête cette année son 150e anniversaire prennent le convoi en marche. Vincent Du Bois fonde l’association DART avec Elodie Hainard et Xavier Sprungli pour s’occuper des aspects administratifs et techniques.

Lieu sensible

L’exposition doit se dérouler au cimetière des Rois. Un emplacement idéal à plusieurs titres. Ici ne sont enterrés que des citoyens célèbres triés sur le volet: Jean Calvin, Rodolphe Töpffer, Jorge Luis Borges, Grisélidis Réal. Davantage parc à promenades que nécropole des soupirs, il garantit ainsi de ne pas déranger le recueillement des familles. Il se trouve aussi au cœur des Bains, le quartier genevois dédié à l’art contemporain.

Les cimetières sont à la fois abandonnés et intouchables. Comment changer cela à notre époque où les savoir-faire se perdent, où les rites évoluent, où la virtualité prend parfois le pas sur la réalité de l’existence

Sauf qu’on n’expose pas dans un cimetière comme dans un musée. Le lieu est hautement délicat. Même si aucune loi ne spécifie exactement ce qui peut troubler la paix du repos éternel. «C’est une histoire de bon sens, reprend Vincent Du Bois. On n’allait pas montrer des pièces choquantes, des travaux bruyants.» N’empêche que chaque œuvre a dû systématiquement être approuvée par le Conseil administratif qui veille sur le petit Père-Lachaise genevois.

«Je connais tous les artistes que j’ai invités. Je savais que leurs propositions seraient respectueuses du contexte et de l’endroit», reprend l’artiste, qui n’est prêt à aucun compromis. «Je n’aurais accepté aucune censure. Les cimetières sont à la fois abandonnés et intouchables. Comment changer cela à notre époque où les savoir-faire se perdent, où les rites évoluent, où la virtualité prend parfois le pas sur la réalité de l’existence. C’est une vraie question de société», continue le Genevois, qui présente une immense main divine sculptée comme brouillée par des glitches informatiques.

Eternity Now

Mais les choses se compliquent et l’exposition prend du retard. «Au bout d’un moment, j’ai demandé à Simon Lamunière de m’aider.» Le Genevois connaît les arcanes du métier, sait comment composer avec les sensibilités politiques. Il a été à la tête d’Art Basel Unlimited pendant onze ans et a constitué la collection d’œuvres en néons qui éclaire la plaine de Plainpalais. Le curateur est venu avec son expérience et quelques artistes aussi, dont Emilie Ding qui a posé une croix en acier contre un mur du cimetière. Pour autant, les œuvres exposées ne doivent pas être lues dans une optique strictement funéraire. Alors oui, on retrouve les éléments symboliques du genre – les bouquets de fleurs de Jérôme Leuba, le marbre de Sibylle Pasche, le tombeau de Sophie Calle, le gisant de Fabrice Gygi.

Ici, on parle de mémoire et de passage. On sait aussi créer de la surprise en jouant sur l’humour

Mais ces travaux restent avant tout des œuvres d’art exposées dans un contexte exceptionnel. Ici, on parle de mémoire et de passage. On sait aussi créer de la surprise en jouant sur l’humour. Sur une stèle, Gianni Motti a inscrit cette épitaphe: «Je vous avais dit que je n’allais pas bien». Les dernières paroles de Groucho Marx. Sylvie Fleury, elle, a fait fabriquer un rétroviseur géant aux dimensions exactes d’une pierre tombale. Incliné vers le ciel, il porte gravé sur sa surface en miroir les mots «Eternity Now», un parfum de Calvin Klein. Calvin le Petit? Le réformateur protestant repose à quelques pas de là.

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