L'art spirite est un phénomène de l'art brut particulièrement fascinant. Les biographies des créateurs concernés témoignent parfois d'un destin différent et rejoignent le plus souvent, peu ou prou, celles des autres artistes dits bruts. Soit des vies relativement sacrifiées, marquées par les épreuves, des origines pauvres conduisant à cet «art le plus modeste», selon les mots du peintre et essayiste Josef Capek. Les pays tchèques semblent avoir favorisé les dessins médiumniques, d'où la présence de plusieurs artistes de Bohême, de Moravie et de Silésie parmi les auteurs d'art spirite conviés dans le cadre d'une exposition thématique à la Collection de l'art brut à Lausanne.

La plasticité même

Certains artistes, en revanche, apparaissent plus cultivés, comme Marguerite Burnat-Provins, qui a étudié les beaux-arts à Paris, ou comme le comte de Tromelin, savant mathématicien. Mais la plupart exercent des travaux de mineur, de manœuvre, de modiste, d'homme de peine. Et pour contrebalancer ces années sacrifiées, ponctuées par les déceptions et les deuils, «les exclus rétablissent le contact avec une tradition à la fois légitime et potentiellement révolutionnaire», comme en fait l'hypothèse Michel Thévoz dans le petit catalogue. Alors, ils entendent les voix des morts et surtout ils donnent une forme, un visage, au «périsprit»: «Cette enveloppe survivant au trépas de certaines personnes est un corps fluidique, vaporeux, diaphane, ectoplasmique […], bref, la plasticité même.»

Comme voilà bien défini le style des dessins exposés, qu'ils soient le fait du mystérieux J. Raska, dont seules quatre œuvres à l'encre de Chine ont été conservées, proches de la structure de la toile d'araignée, ou de Laure Pigeon, auteur de lacis également tracés à l'encre noire ou bleue, ou de Josef Kotzian, qui signait ses compositions du nom de Solférino, ou encore du magnifique Raphaël Lonné, facteur de son état. Les dessins et peintures de Lonné, tout en méandres et en vagues, qu'ils soient réalisés à l'aide d'encres, de stylo bille, de peinture à l'huile ou de feutre, sont particulièrement représentatifs du ratissage opéré sur la surface par ces artistes, soucieux, semble-t-il, de ne rien laisser qui ne soit habité.

Les rares vides, les parenthèses, les orbites se voient aussitôt investis, on y décèle un profil, des mots quelquefois, des formes végétales muées en visages, en animaux, en autant de vies, qui émanent ou émaneraient de la mort. L'exposition n'explique pas, elle donne simplement à voir, à charge pour le visiteur de parcourir les texte du fascicule et de laisser les œuvres lui parler à son tour.

L'art spirite. Lausanne, Collection de l'art brut. avenue des Bergières 11. Ma-di 11-18h. Ouvert lundi de Pâques et lundi de Pentecôte. Jusqu'au 5 juin. Rens.: tél. 021/ 315 25 70.