Inquiétude devant le demi-verre vide? Satisfaction face au demi-verre plein? Quels indices tirer quant au marché de l'art et à l'état d'esprit des collectionneurs, suite aux enchères d'œuvres suisses qui viennent de se dérouler à Zurich, mercredi passé chez Sotheby's et ce lundi soir chez Christie's? Par système, les maisons de vente pavoisent. L'appréciation des résultats se fait cependant prudente, à la mesure de la retenue des enchérisseurs. Cet automne en effet, les acheteurs, des amateurs ou des marchands suisses en très grande majorité, n'ont dépensé que 14,6millions de francs (8,7millions chez Christie's et 5,9 chez Sotheby's) au total, contre 36millions l'an passé aux mêmes dates (20 et 16millions). La chute du marché paraît manifeste et nette. En ces temps incertains, l'inverse aurait tenu, d'ailleurs, du miracle.

L'art suisse n'échappe pas au retrait général, qu'il s'agisse, selon des mesures diverses, d'œuvres impressionnistes et modernes ou de travaux contemporains. Avec retard par rapport aux marchés financiers, plus lentement et moins brutalement, ce marché qui avait inconsidérément enflé au cours des trois dernières années, s'affaisse. En revanche, il serait tout à fait déplacé d'y lire un état de crise. Car il s'agit, bien au contraire, d'un retour à la mesure. A preuve, les résultats obtenus par les principales pièces proposées au cours de ces deux ventes.

Chez Sotheby's, Le faucheur de Ferdinand Hodler (1910), estimé entre 1,5 et 2millions, a été vendu 1,4million de francs à un collectionneur privé suisse. Chez Christie's, la Maternité de Giovanni Giacometti (1908) a trouvé le même type d'amateur: estimée entre 2,5 et 3,5 millions, elle a été adjugée à 2,6 millions de francs. Et c'est aussi un privé, «Européen» cette fois, qui a emporté le très attendu Etat des choses, célèbre installation de Fischli & Weiss, estimée entre 900000 et 1,5million, cédée pour 1 million de francs, chez la même maison d'enchères.

Il est aisé d'en déduire que l'art suisse de haute qualité continue de trouver des collectionneurs passionnés ou des marchands avisés, capables de ne pas laisser passer l'occasion d'acquérir une pièce recherchée. Ils tenteront de s'en assurer sans s'enflammer, à un prix raisonnable, à l'intérieur d'une fourchette d'estimation calculée avec circonspection. Ainsi, la valeur élevée de la Maternité de Giovanni Giacometti s'explique par de multiples facteurs et d'abord par ses qualités intrinsèques.

Il s'agit d'une œuvre de la maturité de l'artiste, version plus petite (70 x 65 cm) d'une huile réalisée pour un industriel du textile de Winterthour, primée d'une médaille d'or en 1909 lors de l'Exposition internationale d'art de Munich. La correspondance de Giovanni Giacometti en atteste: cette pièce a été consciemment réalisée sous l'effet de la technique picturale de Van Gogh qu'il venait de découvrir. Caractéristique de ses recherches sur la représentation spatiale par la couleur, elle traite d'un thème qui lui est cher, sa propre famille: son épouse Annetta assise, le petit Bruno sur ses genoux, entourée de ses deux autres fils, à gauche Alberto, à droite Diego. L'importance de cette toile est encore renforcée par sa rareté. Longtemps conservée par un collectionneur privé, restée inconnue des chercheurs et donc absente du catalogue raisonné, elle a été récemment redécouverte. D'où le vif intérêt.L'enthousiasme des acheteurs refroidit dès qu'ils sont confrontés à des travaux de moindre portée. Sotheby's, qui avait mis en lice 135lots (contre 178 en 2007), n'en a vendu que 63,7% et a retiré 51,3% de la valeur attendue. Christie's proposait 167lots (contre 225 l'an passé) et n'en a placé que 61,6%, obtenant 66,2% en valeur, résultat un tantinet plus favorable.