Né en 1982 à Lucerne, le Prix culturel Manor est très vite devenu un important facteur dynamique de l’art contemporain en Suisse. Il fête ses trente ans, non pas avec une rétrospective, mais avec une vaste exposition collective tout à fait à son image. Au Kunsthaus d’Aarau, 49 artistes de moins de 40 ans exposent des pièces quasiment toutes produites en 2012. Sous le titre La jeunesse est un art, s’offre ainsi une sorte de photographie de la création en Suisse. Une photographie qui croise les regards de six commissaires d’exposition. De la même génération que les artistes, ils ont choisi ensemble les participants. Sous l’égide de Madeleine Schuppli, la directrice du Kunsthaus, le comité a ensuite approché chaque créateur pour l’inciter à produire de nouvelles œuvres.

Ce fonctionnement correspond à celui du Prix Manor qui ne récompense pas un travail effectué mais demande aux lauréats de produire une ou des pièces nouvelles pour une exposition dans un des musées partenaires. Une des spécificités du prix est en effet d’être organisé en étroite collaboration avec une institution dans chacun des 12 cantons où il existe. Tous les deux ans, chaque musée propose un choix d’artistes à un jury indépendant. Six prix sont ainsi attribués chaque année, chacun donnant lieu à une exposition et à une publication environ une année plus tard. Pour beaucoup d’artistes, il s’agit de leur première exposition personnelle dans une institution, de leur premier catalogue aussi.

Cette année donc, pas de Prix culturel Manor mais un événement dans un des musées partenaires, choisi pour sa situation géographique assez centrale mais aussi pour sa politique active envers les jeunes artistes. Le Kunsthaus d’Aarau était aussi l’un des mieux à même d’offrir des espaces vastes et fonctionnels pour recevoir une exposition d’une telle variété. L’exposition est accompagnée d’un copieux catalogue.

C’est un rotor d’hélicoptère tournoyant derrière un grillage qui accueille les visiteurs. La pièce de Luc Mattenberger impulse son énergie au parcours. Pas de fil rouge, d’homogénéité entre cette cinquantaine d’œuvres utilisant les médias les plus divers, disposées dans une trentaine de salles, et pourtant une impression générale: l’exposition La jeunesse est un art aurait aussi pu être baptisée «le chantier de l’art», tant il est question ici de mutation, de restauration, de construction. Très directement, comme avec ­Valentin Carron, qui a simplement remis à neuf deux vélomoteurs de son adolescence, ou Gian-Reto Gredig et Goran Galic, qui ont filmé la mise à jour et le nettoyage de la grande maquette de la ville de Pékin. Saskia Edens, elle, a pulvérisé de l’étain liquide dans une salle, la matière solidifiée donnant à voir une scène de chantier délaissé. L’installation d’Uriel Orlow compose avec des images de villages palestiniens abandonnés ou dont la construction a été stoppée par Israël. Et Taiyo Onorato et Nico Krebs agrandissent de manière fantaisiste les gabarits d’immeubles berlinois.

Impressions de chantier encore avec l’installation de Sandrine Pelletier. Inspirée par la découverte de la scène musicale heavy metal du Caire, celle-ci comprend une sculpture en poutres de bois brûlé. Le papier peint de Marta Riniker Radich offre une perspective de colonnes, étrange architecture végétale née de son imagination. Et dans la cour centrale, les socles d’argile grise posés par Fabian Marti se dissolvent sous les intempéries.

Plus fondamentalement, toute une série d’œuvres évoquent le geste artistique lui-même, l’acte créateur. Comme ce Primary Kit d’Annaïk Lou Pitteloud qui dessine au mur cinq cubes avec des baguettes utilisées pour des maquettes d’architectes. Celles-ci sont rondes, carrées ou triangulaires, avec respectivement du bleu, du rouge et du jaune sur leur surface interne, selon les théories de la couleur et de la forme du Bauhaus. Jeux de couleur et références artistiques aussi pour Stéphane Dafflon, dont la peinture murale et ses effets troublants sur la perception visuelle évoquent autant l’abstraction à la Max Bill que les écrans de l’art vidéo.

Sans doute une des installations les plus poussées de l’exposition, l’assemblage d’œuvres de Shirana Shahbazi juxtapose, sur fond de peinture murale, compositions géométriques abstraites et photographies reprenant les grands genres de l’histoire de l’art que sont le portrait, le paysage et la nature morte. Quant à Christian Gonzenbach, sa pièce ressemble de loin à un gros coquillage blanc posé sur le flanc. De près, on distingue les pains posés sur la table de La Cène de Léonard de Vinci. Pour cette Amitlu Anec , l’artiste a procédé par moulage et agrandissement d’une petite reproduction en relief trouvée aux puces. Il mêle le positif et le négatif de l’image, dans un jeu quasi carnavalesque. Renversant.

La jeunesse est un art, Kunsthaus d’Aarau jusqu’au 18 novembre. Ma-di 10-17h (je 20h). www.aargauerkunsthaus.ch

Gian-Reto Grediget Goran Galicont filmé la mise à jouret le nettoyagede la grande maquette de la ville de Pékin