Théâtre

L’art de tisser les fils de sa vie

Au Théâtre de marionnettes de Genève, Isabelle Matter signe une fable animalière captivante sur la filiation et la résilience

C’est l’histoire d’une expulsion du paradis. Une chute qui aurait pu être fatale (comme d’autres…) mais qui est le prélude à un cheminement lumineux. A travers le périple d’un oisillon catapulté chez des taupes, Isabelle Matter signe une ode poignante à la capacité d’adaptation de l’être humain. Intelligible par un très jeune public, le spectacle de fin d’année du Théâtre de marionnettes de Genève est une des plus belles réussites de sa directrice.

On doit à la Genevoise une adaptation soignée d’Antigone (Un Os à la noce, en 2008), d’après Sophocole, ou encore, pour un public adulte, une version percutante de Rhinocéros d’Eugène Ionesco (créée en 2011 et rejouée en ouverture de saison). Aujourd’hui, sa création s’inspire de sa propre histoire. Fillette, Isabelle Matter, a accueilli un frère adoptif de Corée du Sud âgé de quatre ans. Avant de réaliser bien plus tard les «sacrifices» consentis par ce nouveau venu tant désiré.

Couper ses fils pour avancer

La tension entre famille de cœur et liens du sang est au centre de Tombé du nid. Où le petit égaré, menacé par un chat qui rôde, est secouru par une taupe. «Il était une fois… Non, il était deux fois», ainsi commencent les histoires d’enfants qui grandissent «dans un deuxième ventre». Un nouveau cocon placé judicieusement en sous-sol, à l’abri. En pointant le passage délicat d’un univers à l’autre: engoncé dans ses fils, Piaf doit les couper pour avancer.

Car la marionnette du volatile est singulière. Corps frêle composé de matériaux légers (voiles sur ossature fine), Piaf est suspendu à des fils, visibles et… invisibles. L’image évoque la fil-iation. Les taupes, elles, sont bien «en chair» dans leur habit laineux, marionnettes sur table aux mouvements plus déliés (Judith Dubois signe la confection des personnages).

Un tableau final saisissant

Sur scène, l’espace est compartimenté par des rectangles où se déroule une étape du récit. La scénographie de Khaled Khouri est habile. En resserrant la focale sur un univers, les autres sont mis en veilleuse, jamais gommés. Ainsi, l’arbre d’où Piaf a chu, toise-t-il encore le terrier des taupes. On devine ses racines, encore agissantes. Il demeure aussi à vue lorsque l’oisillon prend son envol (au sens propre), en s’exerçant… dans un aquarium coaché par un poisson gouailleur. Le tableau final est saisissant, où ces compartiments enfin assemblés dessinent une unité, celle d’un destin singulier. Qui ne renie rien de tout ce qui le tisse.

La dextérité et le jeu d’Olivier Carrel et de Maud Faucherre font merveille. Taupes, poisson, chauve-souris, ou encore ver de terre, escortent l’épopée de Piaf avec ardeur. La bienveillance n’est-elle pas le terreau de la résilience?


«Tombé du nid», dès 4 ans. TMG, Genève. Jusqu’au 21 décembre. www.marionnettes.ch

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