Essai littéraire

L’art de traduire selon Yves Bonnefoy

De la tâche du traducteur à celle du poète, les réflexions profondes d’Yves Bonnefoy sur la difficile transcription du réel

Genre: Essai littéraire
Qui ? Yves Bonnefoy
Titre: L’Autre Langue à portée de voix
Chez qui ? Seuil, 333 p.

«La tâche du traducteur» – ces mots qui forment le titre de l’essai de Walter Benjamin sur la traduction pourraient se trouver sur la couverture du magnifique recueil d’articles qu’Yves Bonnefoy vient de rassembler dans L’Autre Langue à portée de voix. La tâche du traducteur, Bonnefoy l’envisage dans la double perspective du poète et du traducteur qu’il est lui-même, et c’est cette vision binoculaire qui donne leur prix à ces pages.

Ce à quoi le lecteur est invité, c’est à parcourir le double chemin qui va de la perception de la réalité sensible, posée comme source de toute poésie, à sa conversion dans les mots d’une langue donnée puis à la conversion de cette langue en une autre. Or, suggère Bonnefoy, cette deuxième conversion ne peut se faire de manière valable, du moins en ce qui concerne la poésie, que si le traducteur refait à sa manière le chemin que le poète a dû faire. Chemin semé d’embûches non seulement à cause de la disparité des langues mais encore parce qu’écrire, écrire poétiquement dans sa langue, dite maternelle, exige de l’écrivain qu’il franchisse le formidable obstacle qui, selon Bonnefoy, s’interpose inévitablement entre toute expérience poétique de la réalité et son expression verbale: l’obstacle de la signification.

Pourquoi la signification est-elle un obstacle? Elle repose sur une logique conceptuelle, sur ces concepts qui désincarnent la réalité plutôt qu’ils ne la représentent ou qui ne la représentent que privée de sa saveur. «S’il veut être fidèle à l’esprit, au projet de la poésie, il faut que (le traducteur) aussi entende la signification dans le texte non comme la richesse qu’il peut se permettre de faire sienne pour l’emporter dans sa propre langue, tel un trésor, mais comme l’obstacle dont le poète qu’il lit a eu à souffrir, déjà, et qu’il doit maintenant affronter lui-même.» Ou comme il l’écrit un peu plus loin: «En bref, si le traducteur est poète la traduction est possible, et ni plus ni moins difficile que la création poétique directement pratiquée.»

C’est un homme d’expérience qui parle ici. Bonnefoy a traduit non seulement la plupart des tragédies de Shakespeare, mais aussi Pétrarque, Leopardi, Yeats, il a lui-même été traduit dans de nombreuses langues et cette richesse est sensible dans la vingtaine d’essais rassemblés. Si elle en forme le fil conducteur, la traduction, on l’aura compris, n’est que le prétexte pour aborder la notion plus centrale de la poésie elle-même, laquelle, à son tour, n’est jamais que l’occasion pour méditer sur un rapport au monde, à la réalité sensible mais, tout autant, à autrui, à la société. C’est donc, en dernière analyse, l’expérience de toute une vie – Yves Bonnefoy vient de fêter ses 90 ans – qui est déposée dans ces pages qui offrent une des plus profondes réflexions sur la poésie dans la France d’aujourd’hui.

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