Un artiste suisse ouvre une mosquée à Venise

Biennale Le pavillon islandaisest une église offerte aux musulmans par Christoph Büchel

Au pavillon suisse, Pamela Rosenkranz a rempli un bassin d’un liquide rosé

Deux artistes suisses proposent chacun une expérience insolite aux visiteurs de la Biennale de Venise. Celle de Pamela Rosenkranz se fait le miroir d’un monde en voie de déshumanisation alors que celle de Christoph Büchel nous confronte à l’autre. Bain d’artifice contre bain de réel.

A l’entrée des Giardini, dans le pavillon suisse, géré par Pro Helvetia, Pamela Rosencranz nous plonge dans un monde étrange. Peut-être le pendant des univers terrestres qui ont précédé l’apparition de la vie. Un monde liquide, où les substances synthétiques ont remplacé les boues primaires. Nous sommes après l’humanité, et il ne reste plus que des lumières et des odeurs artificielles, des bains de matière héritée de ces produits inventés pour donner à nos peaux cette teinte rosée idéalisée depuis la Renaissance au mépris de la diversité des carnations.

L’artiste uranaise, qui vit à New York, offre ainsi un monde aseptisé, qu’on visite en baignant d’abord dans une lumière verte, puis en suivant un couloir avant de se retrouver penché sur cette piscine d’une sorte de fond de teint liquide. On a l’impression d’être dans un centre de soins sophistiqué. D’ailleurs, la pièce s’appelle Our Product. Susanne Pfeffer, la curatrice, commence son texte de présentation en énumérant les produits qui ont été nécessaires à sa confection: Neotene, Silicone, Evian, Viagra, Bionin, Necrion. On en retrouve certains dans la brochure rose et vert qui accompagne l’exposition, disponible en version électronique (ourproduct.net). «Neotene est un concentré si riche en biotiques actifs qu’il forme une seconde peau coexistant avec la vôtre, un liquide amniotique renforçant chaque fonction vitale et consolidant notre être», y lit-on.

Pamela Rosenkranz nous confronte à une évolution de notre humanité sans vraiment poser de regard sur cette perspective. Elle nous trouble, entre enchantement et crainte.

Tout autre est la proposition de Christoph Büchel, Suisse lui aussi, et même l’un des Prix Meret Oppenheim de la Confédération pour 2015. Il a, lui, été invité par l’Islande à représenter son pays de résidence depuis quelques années. Ce n’est pas dans les Giardini, ni même dans un de ces palais décatis qui font le charme de Venise, qu’il faut la chercher. Mais dans une église, que l’artiste, en collaboration avec les communautés musulmanes islandaise et vénitienne, a transformée en mosquée. Bien sûr, on se souvient que la Suisse occupait autrefois pendant la Biennale l’église San Stae, au bord du Grand Canal. En 2005, des voisins catholiques avaient réussi à fermer l’exposition de Pipilotti Rist avant la fin de la manifestation parce qu’ils trouvaient irrespectueux les nus féminins projetés sur les plafonds, alors même qu’ils évoquaient un paradis tout à fait biblique. L’église San Stae était pourtant déconsacrée pour accueillir l’art contemporain.

C’est aussi le cas de l’église Sainte-Marie-de-la-Miséricorde, située dans le quartier de Cannaregio. Cette fois, la proposition de Christoph Büchi sera-t-elle comprise? Trublion de la scène artistique, le Suisse joue toujours avec le réel. «C’est un maître dans cette optique, s’enflamme Marc-Olivier Wahler, curateur qui suit depuis toujours son travail. Ici, nous sommes dans une église ET dans une mosquée ET dans une œuvre d’art, alors que pour Duchamp un urinoir devenait une œuvre d’art, il ne pouvait être l’un ET l’autre.»

Difficile en effet d’oublier l’église, dont la structure reste présente, ainsi que l’imagerie, avec même un bas-relief représentant Dieu porté par une nuée d’angelots. Vendredi, lors de l’inauguration avec des imams vénitien et islandais, avec aussi quelques ambassadeurs de pays musulmans, Christoph Büchel s’est fait discret. Selon son habitude, il fuit journalistes et photographes.

Cette opération artistique ne risquait-elle pas de manipuler les musulmans? Souad, notre voisine marocaine sur le grand tapis vert, nous a rassurée. «Nous savons que c’est aussi une œuvre d’art et que peut-être cela ne continuera pas après la fin de la Biennale. On verra», nous a-t-elle dit, pleine d’espoir. Devant nous, une photographe s’est agenouillée pour prendre au ras du sol le meilleur cliché possible. Son jean taille basse laissait largement voir son string. Ni Souad ni aucun de ses coreligionnaires ne sont intervenus. Nous avons tapé sur l’épaule de la jeune impudique pour lui signaler que La Mosquée n’était pas seulement une œuvre d’art. Si les hommes qu’elle photographiait avaient adopté la même position qu’elle, c’est qu’ils priaient.

Dans cette Venise si profondément marquée par les échanges entre l’Occident et l’Orient, jamais une véritable mosquée n’avait pu être établie. C’est pourtant là que, en 1537-1538, un premier Coran fut imprimé. Le seul exemplaire connu de l’édition originale est d’ailleurs resté dans la cité.

Biennale internationale d’art contemporain de Venise, jusqu’au 22 novembre. www.labiennale.org

Neotene, Silicone, Evian, Viagra, Bionin, Necrion ont été nécessaires à la confection de la pièce