Beaux-arts

L’«artwashing» dans l'œil du cyclone

Alors qu’en Grande-Bretagne plusieurs grands musées, pressés par des collectifs militant pour une «culture décarbonée», ont renoncé au mécénat de BP et de Shell, en France, le Louvre et plusieurs autres grandes institutions culturelles continuent d’accepter les subsides de Total, pourtant brocardé pour sa «stratégie du chaos climatique»

Vous vilipendez le greenwashing, cette pratique très répandue consistant à mettre en avant des arguments écologiques pour se forger, auprès du public, une image écoresponsable à mille lieues de la réalité? Vous serez très certainement remontés contre l’artwashing. Ce concept, peu familier du grand public continental, est beaucoup plus connu en Grande-Bretagne où, depuis 2010, les campagnes contre Shell et BP ont essaimé et où un livre, Artwash – Big Oil and the Arts, lui a été consacré.

Cet ouvrage, écrit par l’activiste et artiste Mel Evans, a été publié en 2015, le jour même du cinquième «anniversaire» de l’explosion, dans le golfe du Mexique, de la plateforme pétrolière de British Petroleum (BP) Deepwater Horizon, à l’origine de la plus gigantesque marée noire jamais connue aux Etats-Unis. «Les compagnies pétrolières comme BP ne se lancent pas dans le sponsoring par pure générosité. Elles le font parce qu’elles veulent absolument que leurs marques soient associées aux noms de grands musées comme la Tate et le British Museum, de manière à dissimuler les dommages qu’elles occasionnent aux écosystèmes un peu partout dans le monde, et pouvoir ainsi laver leur image grâce à l’art», soulignait Mel Evans en avril 2015 dans un article publié dans le Guardian.

Multiplication d'actions coup-de-poing

Mel Evans était alors membre du collectif britannique Liberate Tate («Libérons la Tate»), créé en 2010 et dont l’action a conduit Nicholas Serota, alors directeur de la Tate, à mettre un terme, en mars 2016, à 26 années de mécénat de BP. Bidons de pétrole estampillés BP déversés sur le parvis du musée, lancers de ballons noirs auxquels pendent des oiseaux et poissons morts, pétrole déversé goutte à goutte sur un corps nu recroquevillé… Liberate Tate a multiplié les actions coup-de-poing ciblées contre l’institution londonienne jusqu’à ce qu’il obtienne satisfaction.

La même année, à l’issue de deux années de campagne, le Science Museum de Londres a décidé, à son tour, de ne pas renouveler le mécénat de Shell, une compagnie qui avait tenté d’influer sur le contenu d’une de ses expositions, destinée à informer le public sur les risques du réchauffement climatique.

Intérêts économiques

Ce vent de protestation et ce refus de toute immixtion des sociétés pétrolières dans la sphère des musées sont internationaux. En 2018, le Musée Van Gogh à Amsterdam et le Mauritshuis à La Haye (Pays-Bas) ont, tous deux, mis un terme aux contrats de mécénat qui les liaient à Shell. A New York, en 2016, le milliardaire David H. Koch, patron d’un des plus gros conglomérats d’énergies fossiles, a dû quitter le conseil d’administration du Musée américain d’histoire naturelle.

Des exemples montrent que les compagnies pétrolières sponsorisent d’autant plus volontiers les expositions muséales si celles-ci concernent des zones géographiques où elles possèdent des intérêts économiques. «BP a ainsi financé l’acquisition d’une œuvre d’artistes aborigènes australiennes pour l’inclure dans une exposition du British Museum à un moment où elle était au centre des critiques en Australie du fait de ses projets de prospection offshore dans la Grande Baie australienne», pointe un collectif militant.

Lire aussi: La justice climatique comme vecteur de changement

Outre-Manche, les campagnes spectaculaires mêlant art et activisme, menées sous la houlette de plusieurs collectifs – dont Art not Oil ou BP or not BP? – et visant à mettre un terme au mécénat de BP et de Shell, ont fait tache d’huile. Ces derniers temps, c’est la National Portrait Gallery qui était dans l’œil du cyclone. Ce musée londonien récompense chaque année les meilleurs peintres portraitistes en leur accordant un prix prestigieux: le BP Portrait Award. Cette année, plusieurs artistes ont demandé à Nicholas Cullinan, le président du musée, de rompre ses liens avec la firme. La National Gallery a indiqué en début d’année, lors de l’arrivée à terme du contrat, qu’elle ne donnerait pas suite au sponsoring de la compagnie.

Futur hypothéqué

En France, où l’argent des pétroliers – Total plus particulièrement – irrigue aussi les budgets des grandes institutions culturelles, ceux du Louvre, comme ceux du Centre Pompidou, du Musée du quai Branly ou du Palais de Tokyo, c’est l’organisation 350.org qui a lancé la contestation contre cet artwashing. En janvier 2017, le collectif Libérons le Louvre de l’industrie fossile a appelé le plus grand musée du monde à mettre un terme à son partenariat avec Total. A cesser de «brader» son image en confortant ainsi la légitimité de cette multinationale qui «hypothèque notre futur», selon leurs propres mots.

«En acceptant de recevoir des dons de Total, le musée du Louvre contribue à renforcer l’idée que nous pouvons exploiter les combustibles fossiles sans dommage», soulignait le collectif sur sa page Facebook, fin mai, alors que venait d’être publié un rapport («Total, la stratégie du chaos climatique») décryptant la «politique climat» irresponsable du groupe pétrolier.

Occupation par des activistes vêtus de noir de la salle abritant Le Radeau de la méduse, simulation d’une marée noire aux pieds de la Victoire de Samothrace. Selon ces activistes, qui ont multiplié depuis deux ans les performances au sein du Louvre, Total ne respecterait pas la ligne rouge tracée par l’Accord de Paris, adopté à l’issue de la COP21. «Le consensus scientifique est clair, pour maintenir le dérèglement climatique au plus près des 1,5°C, nous devons renoncer à exploiter 80% des réserves connues de charbon, gaz, pétrole», soutiennent-ils. Or, en 2019, la quasi-totalité des 115 milliards de dollars d’investissement de Total viseront à accroître leur capacité d’extraction de gaz et de pétrole.

Pas de JO pour Total

Interpellé, Jean-Luc Martinez, le président-directeur du Louvre, a répondu en janvier 2017 que sans le «soutien financier décisif de Total, [l’institution serait] dans l’obligation de renoncer à très court terme à un nombre important de dispositifs, de projets et de programmes majeurs». Sans le mécénat de Total, le musée n’aurait sans doute pas pu financer la galerie d’Apollon (2004), le département des arts de l’islam ou l’ouverture du Louvre Lens (2012).

«Notre but n’est pas de nous acheter une virginité […], notre politique est transparente», se défend, de son côté, Manoelle Lepoutre, la directrice Engagement Société civile du groupe Total, soulignant qu’à ce jour aucun des grands musées français n’avait rompu ses liens avec le groupe pétrolier. Combien de temps les musées français pourront-ils résister à cette vague de fond dénonçant l’artwashing?

Début juin, la maire de Paris, qui souhaite organiser, en 2024 sur les bords de Seine, des Jeux olympiques neutres en carbone, a poussé Total à renoncer à être partenaire des JO. «Il serait très difficilement compréhensible pour nos concitoyens que soient retenues des entreprises dont l’activité aurait un lourd impact sur l’environnement», soulignait alors Anne Hidalgo.

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