Dans l’ascenseur, avec Daniil Trifonov

ö L’âme Claudio Abbado

C’était un lundi matin, forcément, je ne m’y attendais pas. La mort de Claudio Abbado – que j’apprends peu avant 11 heures – ouvre un vide. Mon Dieu, comment résumer une vie pareille? Vite, appeler Renaud Capuçon et Emmanuel Pahud pour des premières réactions. Ils sont bouleversés, naturellement, mais ils me répondent avec une compassion débordante pour ce chef «anti-dictateur», qui «dirigeait d’égal à égal», «prônait la démocratie en musique». «Je l’ai vu encore samedi», me dit Pahud, et j’imagine Abbado au chevet de la mort, avec son visage aux traits émaciés, mais si bon.

90 ans, la vie devant soi

Une poignée de main chaude. Des yeux gris-vert comme de l’eau de roche, et une toque à la russe. Il a 90 ans. Il respire la vie, il donne encore des concerts, il a fait ses débuts avec l’Orchestre philharmonique de Berlin en janvier! A peine un premier regard échangé que Menahem Pressler me dit: «I am your friend.» A l’hôtel Tiffany, à Genève, nous voici en conversation. «You could talk about…» Stop, je l’arrête! On recommence avec un micro à la main. Il me raconte son enfance à Magdebourg, en Allemagne, ses premières leçons avec un organiste. Il a connu la Nuit de cristal où son père tailleur, comme tant d’autres Juifs, a vu sa boutique saccagée. Et puis la fuite à Trieste et en Palestine (à Tel-Aviv), le Concours Debussy remporté à San Francisco (avec Darius Milhaud pour lui remettre le prix!), jusqu’à la fondation du Beaux Arts Trio. «La musique est une religion, confie-t-il. Je me sens comme un prophète, et la salle de concerts est mon temple.» Nous voici attablés au resto de l’hôtel: il savoure un risotto, multipliant les anecdotes.

Tête-à-tête romantique

Elle est en retard. «Bon, ben je l’ai bien mérité après tout», me dis-je, car combien de fois suis-je arrivé à la dernière minute (une amie m’appelait lastminute.com). A-t-elle oublié le rendez-vous? Mais non: c’est bien la Boulangerie Bechu, dans le XVIe arrondissement à Paris. 10 minutes, 15 minutes… Et la voici, pétulante! «Je m’excuse», dit-elle. Sourire craquant. «J’ai faim», poursuit-elle, laissant entendre qu’une quiche ne suffira pas. «Et si on allait déjeuner ensemble?» Quelque pas plus loin, la brasserie Le Stella nous tend les bras. Et nous voici installés à une table, commandant gaspachos andalous, steak tartare, salade de crabe et haricots verts. Verdi, oui, La Traviata, oui, mais ce qui me touche plus que tout, c’est de passer une heure avec la diva Diana Damrau, si spontanée, si simple, le cœur sur la main.

Une leçon d’acoustique

Encore une interview au bistrot. André Lappert est acousticien. Il a la septantaine. Il a une «maladie très rare aux yeux», me dit-il, et pourtant quelle lueur dans son regard! Il a travaillé sur plusieurs salles en Suisse romande. C’est lui qui fait des mesures à la Salle de musique de La Chaux-de-Fonds, actuellement en rénovation. Un vrai poète, qui parle d’une salle de concerts comme d’un instrument de musique. «Ce qui m’intéresse, c’est le côté sensuel du son – pas la physique. J’essaie de faire des salles où l’auditeur va s’extraire de ses pensées, même sans le savoir.» Soit des lieux qui invitent au silence et à l’écoute. Et de vanter Wagner et son amphithéâtre révolutionnaire. «Bayreuth est pour moi le modèle du silence. Si vous allez à Bayreuth, c’est jouissif tout le temps. Même lors des entractes, les gens transportent la musique dans leurs yeux.»

Sous un piano

2 octobre. Inauguration du Rosey Concert Hall, à Rolle. On m’a placé au tout premier rang, au milieu. Charles Dutoit dirige le Royal Philharmonic Orchestra de Londres. Arrive le pianiste Francesco Piemontesi. Comme le podium est surélevé par rapport aux sièges dans la salle, ses pieds arrivent à la hauteur de mes yeux. Mais comment faire une critique sous le piano?

ö Trêve de critique

Y’en a assez de la critique. Toujours donner ses avis! Je profite d’une escapade à Paris pour m’acheter un billet (chose rare!) pour un récital de Matthias Goerne et de Christoph Eschenbach à la Salle Pleyel. La place est superbe, le récital d’une beauté exceptionnelle, le baryton et le pianiste développant des phrasés d’une élasticité incroyable dans Schumann. Je goûte au privilège de n’avoir rien à écrire. Et j’erre dans les rues de Paris, ressassant les plus beaux moments du concert.

L’icône Trifonov

Daniil Trifonov, c’est une passion qui frôle l’idolâtrie. Je le sais, j’essaie de me surveiller. Je traque son agenda de concerts sur Internet. A Lyon, il donne l’Opus 111 de Beethoven et les 12 Etudes d’exécution transcendante de Liszt – un programme complètement fou. Et hop, me voici à Lyon! Il est 18 heures 45. Le temps de dîner dans un resto du quartier, je repasse à l’hôtel Ibis où j’ai réservé une chambre last minute à deux pas de l’amphithéâtre. J’appelle l’ascenseur, et qui vois-je apparaître tout soudain? Trifonov, les partitions dans les mains, quelque peu anxieux avant le concert. Il a l’air surpris, moi aussi. «Good luck!»

öAbbado post-mortem

Lucas Macias Navarro a été hautboïste pour Abbado. Dix mois après sa mort – en octobre –, il ne s’en est toujours pas remis. Il évoque les concerts du Lucerne Festival Orchestra. «C’était si étrange, cet été, sans lui à Lucerne.» Etrange, oui. Mais rendre Abbado immortel était à l’envers de sa philosophie. Lui vivait dans le feu de l’instant. Chaque concert avec Abbado était comme le dernier. Son étincelle était si vive qu’elle scintillait comme une lueur pour l’éternité.

Je goûte au privilège de n’avoir rien à écrire. Et j’erre dans les rues de Paris, ressassant les plus beaux moments du récital ,,