Scène

L'Asie, nouvelle terre promise des artistes suisses

Ils viennent de Tokyo, de Taipei ou de Buenos Aires. Invités ce samedi encore par le festival lausannois Programme commun, une centaine de directeurs de théâtre draguent des créateurs helvétiques qui ont appris à s'exporter

Un air de montagne à la japonaise. Masahiko Yokobori faufile son mètre 65 poids écureuil dans la foule du Théâtre de Vidy, avec dans les yeux ce flegme étonné qu’ont parfois ses compatriotes sur les sentiers alpins.

En quête de miracle helvétique

Masahiko Yokobori, émissaire du festival de Tokyo, est sous le charme du tableau – ah, ce lac kaki sous les trombes d’eau, ces Alpes gris argent! –, mais pas dépaysé. Autour de lui, on négocie en anglais, chinois ou français. Ce samedi, le festival Programme commun mélange les genres: plaisir du spectacle, excitation du marché, divagations sur les pelouses où baguenaudent neuf cygnes. Il faut voir ces programmateurs venus de Buenos Aires, de Taipei ou de Manchester, tous en quête d’un miracle helvétique, un nouveau Christoph Marthaler ou, pourquoi pas, un petit Thom Luz, cet artiste zurichois qui a pris son envol ici même il y a deux ans.

L’impératif de la tournée

Du nez, de la mémoire, le goût du jeu aussi: telles sont les vertus de ces arpenteurs de mystères. Comme une centaine de chasseurs de spectacles, Masahiko Yokobori a répondu à l’invitation de Vidy et de son veneur en chef Vincent Baudriller, du Théâtre de l’Arsenic et de son directeur Patrick de Rham. Ces deux jouent les entremetteurs entre visiteurs du monde et artistes programmés par leurs soins. «Programme commun a un double rôle, explique Patrick de Rham. Refléter la vitalité de la scène lausannoise en favorisant la circulation des publics d’une scène à l’autre; promouvoir ensuite, avec le soutien de Pro Helvetia, des artistes d’ici.»

Une orgie de spectacles

Masahiko Yokobori est venu pour ça, justement, prendre un bain helvétique. «C’est la première fois que je viens en Suisse et je ne suis pas déçu, vos artistes sont originaux.» Patrick de Rham et Vincent Baudriller ont veillé au confort de leurs hôtes. La circulation d’un spectacle à l’autre – parfois quatre entre l’après-midi et la fin de la soirée –, la diversité et la qualité des hôtes, la force des créations surtout: autant d’atouts sur un marché aux allures de jungle, dans lequel les productions suisses ont la réputation de coûter plus cher que leurs concurrentes.

Des salaires suisses prohibitifs

L’esprit des lieux, ça pourrait bien être Luxe, calme, à l’affiche de Programme commun. L’auteur et metteur en scène de la pièce, Mathieu Bertholet, exhibe l’envers de l’hédonisme helvétique: chez lui, on réserve une suite de palace pour mourir en paix. Le sujet touche au cœur de notre psyché, de nature à intéresser un programmateur de Taipei ou de Varsovie, non? «Pas sûr, corrige Mathieu Bertholet. Une production avec 11 comédiens, payés selon nos échelles, soit 6000 à 7000 francs par mois, est peu concurrentielle.»

La Suisse, terre d’outsiders

Trop coûteux, les Helvètes? «La Suisse romande est depuis les années 1990 une terre d’outsiders, c’est sa distinction, nuance Patrick de Rham. Un chorégraphe comme Gilles Jobin, un performeur comme Massimo Furlan ont imposé l’idée que les créateurs d’ici mobilisent des langages appartenant à toutes les disciplines, la danse comme les arts plastiques. Notre force est là: plus les personnalités sont inclassables, plus elles sont susceptibles d’appâter à l’étranger.»

L’art d’appâter

La danseuse Yasmine Hugonnet appartient à cette famille: impossible de l’inscrire dans une mode. Vous voulez voir? Ce samedi, elle reçoit sur le plateau du Pavillon de Vidy. Pas pour une danse, non, mais pour l’esquisse d’un futur spectacle. Ce qu’on appelle entre spécialistes un «salon d’artiste». L’idée? Lever le voile sur un projet, devant un parterre de coproducteurs potentiels. Vincent Baudriller et Patrick de Rham ont choisi chacun deux fines lames. «Vincent m’a demandé de ne pas être trop théorique, de présenter des choses», confie Yasmine Hugonnet.

«Oubliez ce que vous venez de voir»

Alors elle montre, entre deux évocations du Récital des postures, le solo qui l’a révélée. «Nous sommes faits de bric et de broc», glisse-t-elle, en se balançant dans ses baskets montantes grèges. Et pour illustrer, elle parle du ventre, bouche décousue, ventriloque comme chez les Knie d’antan. Sa nouvelle création, à l’affiche la saison prochaine à Vidy, comptera trois interprètes. Un nouveau pas dans son histoire, une expérience du temps aussi, pas celui qu’on croit, linéaire, mais celui qui s’embrouille en pelote. Ce concept, elle voudrait qu’il s’incarne à l’instant, paupières closes, mouvement éloquent. «Euh, ça ne va pas du tout. Oubliez ce que vous venez de voir. Imaginez.»

Après l’examen, les applaudissements

Vous voilà comme par effraction dans le laboratoire du désir: le crayon dessine l’horizon, mais ignore tout du chemin. Dans l’autre salon du jour, la jeune chorégraphe Maud Blondel raconte sa passion pour les rituels. Elle a étudié de près le ballet de gestes des cheerleaders pour une pièce précédente. A présent, elle en prépare une qu’elle a intitulée Lignes de conduites. Derrière son pupitre, elle a la lumière de celle qui passe son bac, pressée d’inventer sa liberté. L’examen est réussi, avec applaudissements de l’assistance.

Le salon comme un trampoline

Mais pourquoi eux, Maud Blondel, Yasmine Hugonnet, Massimo Furlan et Marion Duval ce week-end à l’Arsenic? «Nous misons sur des artistes qui ont déjà une maturité sans être très connus, explique Caroline Barneaud, directrice de la production à Vidy. Si nous avons choisi Yasmine, c’est qu’elle est à un tournant, qu’elle est en train de développer son esthétique, qu’elle a besoin donc de davantage de moyens. Elle change d’échelle, ce salon est l’occasion pour elle de nouer de nouvelles alliances.» «Il s’agit de monter une tournée avant la création, ce qui était impensable autrefois», complète Patrick de Rham.

La Chine, acheteuse de spectacles

Longtemps, le débouché naturel a été hexagonal. Mais nos voisins ont la cassette qui flanche: elle sonne creux quand il s’agit de cofinancer des productions européennes. «C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons noué des liens avec l’Europe de l’Est, l’Amérique latine et l’Asie aujourd’hui, raconte Vincent Baudriller. La Chine et Taïwan ont construit beaucoup de théâtres ces dernières années, ils sont friands de formes européennes.» «Je viens d’échanger avec la directrice d’un tout nouveau complexe théâtral à Taipei, un ensemble qui propose 6000 places, poursuit Patrick de Rham. Elle envisage un focus suisse.»

La légèreté, cet atout

La voie royale serait donc asiatique. Si Masahiko Yokobori fait provision de sensations lausannoises, ce n’est pas seulement parce que Pro Helvetia finance en partie les voyages des programmateurs, mais aussi parce qu’il a flairé le filon. «L’avantage de beaucoup d’artistes suisses, c’est d’allier légèreté de forme – donc coût moindre – et singularité de propos», note Patrick de Rham. Sur les pelouses, les cygnes baguenaudent et Masahiko Yokobori savoure leurs promesses.

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