L’actualité humaine va en général si vite qu’elle dévie facilement l’attention de drames non moins intenses qui se jouent en coulisses, presque sans bruits. Il faut alors un brusque coup d’éclat, une voix qui hausse le ton, pour que cette part de réalité se fasse entendre, en espérant que le message ne soit pas aussitôt oublié. Le rôle est revenu cette fois à Nicolas Hulot, ministre de «la Transition écologique et solidaire» d’Emmanuel Macron. Il alertait la semaine dernière sur l’érosion implacable de la biodiversité sur toute la planète, annonçant dans la foulée une série d’initiatives prometteuses.

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Mais elles semblent à vrai dire peu de chose face à l’ampleur du problème. Semaine après semaine, les mauvaises nouvelles se succèdent: chute du nombre d’oiseaux, disparition presque programmée des abeilles, déforestation, empoisonnement des sols… On le savait bien sûr, mais sans vraiment y penser. Le résultat est maintenant presque sous nos yeux: les activités de l’homme menacent la vie sur terre, y compris la sienne. Qu’est-ce qui peut encore être fait pour enrayer la catastrophe? Pas grand-chose, est-on malheureusement tenté de répondre, tant les efforts exigés semblent démesurés.

Vision anthropocentrique

Au-delà des solutions pratiques, qui existent sans doute, il faudrait une véritable révolution anthropologique, collective et individuelle, qui obligerait notre espèce à revoir ses modes de vie. L’humanité est tellement habituée à instrumentaliser son environnement qu’elle a besoin d’arguments utilitaires jusqu’au seuil de sa disparition: n’y a-t-il, au fond, que le risque de voir sa propre existence menacée par la même occasion qui soit susceptible de la faire se mobiliser? La pensée occidentale, qui a porté le phénomène dont nous affrontons aujourd’hui les difficiles conséquences, est-elle bien en mesure d’offrir des armes pour l’enrayer?

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L’œuvre du philosophe hellénistique Plotin (205-270 ap. J.-C.), principal représentant du néoplatonisme, qui influença notablement le christianisme, offre a priori une parfaite illustration de ce point de vue anthropocentrique. Le monde sensible n’est qu’un produit dégradé du monde intellectuel, seule force active, qui lui-même renvoie à une mystérieuse origine de toutes choses, l’Un, extérieur aux réalités concevables. L’homme est un composé de matière et d’âme, partie où réside son être véritable et le reliant à l’Intellect. Il doit donc s’efforcer de se détacher de son corps et des passions qui l’y ramènent pour retourner au principe ultrasensible dont il dérive.

La marque de l’Intellect

On pourrait donc croire que Plotin nous encourage à mépriser la nature et toute forme de vie non humaine. Ce n’est pourtant pas ce qu’il dit. A ses yeux en effet, la nature est un degré très inférieur d’intellect, mais intellect malgré tout, ce qui se manifeste par sa force créatrice. En langage aristotélicien, elle est une forme qui donne vie à la matière. Elle renvoie donc elle aussi, même de très loin, au principe supérieur. Car être vivant, c’est porter en soi la trace, plus ou moins nette, de l’Intellect. Seule la pure matière en est exclue, étant comme son antithèse. Et c’est justement l’œuvre de la nature qui, en créant les formes visibles (à savoir les vies végétales et animales, mais aussi les phénomènes physiques), tire celle-ci vers le haut. Elle fait que l’univers échappe à cette tache présente en son sein, comme une ombre menaçante qui pourrait le recouvrir.

A sa manière, Plotin confère une importance éminente à la nature et au monde sensible où elle se manifeste, puisque leur extinction – inconcevable pour le philosophe – équivaudrait au triomphe de la matière et donc du non-être. Aussi loin de nous que ce type de pensée puisse paraître à première vue, elle ne manque pourtant pas de pertinence pour le monde d’aujourd’hui, à commencer par la haute conception qu’elle se fait de la vie, qu’elle ne réduit pas au biologique. Ne suggère-t-elle pas que le monde du vivant et l’humanité spirituelle ont un destin identique? Un changement de regard sur nous-mêmes suffirait peut-être à nous en convaincre.


Extrait:

«Toute vie est une pensée qui, comme la vie elle-même, peut être plus ou moins vraie. La Pensée la plus vraie est aussi la Vie première, et la Vie première ne fait qu’un avec l’Intelligence première: ainsi, le premier degré de la vie est également le premier degré de la pensée, le second degré de la vie est le second degré de la pensée, et le dernier degré de la vie est aussi le dernier de la pensée. Donc toute vie de cette espèce est une pensée. Cependant les hommes peuvent assigner les différences des divers degrés de vie sans pouvoir indiquer également celles des différents degrés de pensée; ils se contentent de dire que les uns impliquent l’intelligence et que les autres l’excluent, parce qu’ils ne cherchent pas à pénétrer l’essence de la vie»
(Plotin, «De la nature, de la contemplation et de l’Un», «Ennéades», 30, trad. M.-N. Bouillet, Paris, 1857)