Scène alternative

L'association genevoise PTR, 35 ans et dos au mur

Ses crises surmontées, l’association Post Tenebras Rock installée à l’Usine arbore une équipe rénovée. Pour avancer, peut-être devra-t-elle lancer un autre modèle de gouvernance

Milieu des années 1980: Genève est un désert rock. Face à la grogne d’une jeunesse réclamant des lieux autonomes, une droite «éclairée» exige des associations un interlocuteur unique avec qui négocier. Post Tenebras Rock (PTR) naît. Pragmatique, subventionnée, l’entité soutient la scène locale et accueille les artistes rock clés des années 1990-2000 au rez de l’Usine, un modèle d’espace autogéré. Depuis? Son étoile a pâli. Hier minée par des conflits internes, une nouvelle équipe à présent à sa tête, PTR se cherche un second souffle.

Un début de soirée à l’arrêt du tramway Stand. Indifférents aux cols blancs qu’ils croisent, de jeunes rockeurs s’enfoncent vers le 4, place des Volontaires, adresse de l’Usine et cœur de PTR. Ce soir-là, on la joue métal. Nous, on y rencontre Navid Rezai Aria, programmateur tout juste nommé. «Avoir été choisi pour ce poste est une fierté, jure le Lausannois. Depuis des mois, notre équipe est au centre des regards. Ensemble, on doit assurer un minimum de 50 concerts par an et composer avec un lourd héritage.» Lourd comme on n’imagine pas! Car PTR, c’est un peu la doyenne des «assos» rock genevoises. Un opérateur culturel phare issu d’une trajectoire qui brasse utopies et réalisme, tarifs mini (30 francs) et refus du sponsoring, engueulades et batailles politiques.

Au centre des regards

«Durant les années 1990, Post Tenebras Rock est la référence rock en ville, résume notre confrère du Courrier Roderic Mounir, co-auteur il y a six ans de PTR. Une épopée électrique 1983-2013. Elle profite de la vague alternative et remplit aisément sa salle. En 1998, elle fusionne son espace avec celui d’Etat d’urgence, entité militante à l’origine de l’Usine. Mais l’intérêt pour le rock alternatif s’essouffle quand ouvre la nouvelle salle de 750 places. Puis le marché du disque s’effondre. Les cachets des artistes flambent. Là, viennent le bouclage des squats et l’essor d’internet qui entraîne un changement dans les habitudes du public.» Pour avoir d’abord négligé l’essor de tendances fortes (hip-hop, etc.), échoué à fidéliser un public versatile et défendre encore une ligne tarifaire inadaptée aux bouleversements du business musical, l’association vit une crise de son modèle, tandis que des professionnels formés chez elle pilotent ailleurs des salles à la pointe ou des événements innovants.

Eric Linder est l’un d’eux. Ex-programmateur de l’association (1993-1996) devenu directeur artistique du festival Antigel, il n’oublie pas ce qu’il doit à PTR. «Clairement, c’est là que j’ai appris mon métier, dit-il. Que l’association fête ses 35 ans, c’est remarquable. Depuis quelques années, elle était dans une sorte de flou. Mais on sent maintenant chez elle une volonté de remobiliser le public. Cela passera peut-être, notamment, par des collaborations interassociatives. Antigel a travaillé avec PTR lors de ses premières éditions. A l’avenir, pourquoi ne pas renouer avec ce type de collaboration?» Cela suffirait-il à redynamiser Post Tenebras Rock? Interrogée, Laurence Vinclair, programmatrice de 2004 à 2007, aujourd’hui directrice des Docks de Lausanne, explique: «Dans un marché très compétitif, le fonctionnement de PTR devrait, à mon sens, être moins axé sur l’associatif, plus concentré sur la professionnalisation de son bureau et doté d’une structure hiérarchique claire.»

Plus de liberté laissée à son exécutif et moins d’interférences de son comité dans ses affaires, alors: c’est la réponse qui nous est souvent faite lorsqu’on demande les mesures qu’il conviendrait de prendre afin d’ouvrir un chapitre neuf dans l’histoire de PTR. Une vision que partage Albane Schlechten, ex-permanente de l’Usine à présent à la tête de la Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles (FCMA): «Je pense qu’il y a là un problème de gouvernance, dit-elle. Une déconnexion entre un comité peu ancré dans les réalités du marché et qui entretient une vision peut-être juste autrefois, mais discutable aujourd’hui, et un bureau qui n’a pas la main pour travailler comme il l’entend. De là, probablement, l’impression de repli qu’a donnée PTR ces dernières années. Mais avec cette nouvelle équipe en place, on sent de nouveau une volonté de travailler avec l’extérieur.»

Rester accessible

Au bureau de l’association, on l’assure: les chocs encaissés hier sont en passe d’être digérés. «Un changement de personnel dans une si petite équipe nécessite une phase de transition, rappelle Navid Rezai Aria. PTR a entrepris depuis septembre 2018 des changements stratégiques qui se traduisent par une hausse de la fréquentation. Les premiers bookings, très prometteurs, expriment notre volonté de préserver l’ADN de PTR tout en ouvrant sa direction artistique à des courants encore peu développés dans nos murs.» Un bilan que défend Sébastien Soler, chargé de communication. «Rester accessible, fidèle à nos valeurs historiques et proposer une offre musicale large: on défend cela chaque jour, dit-il. Malgré les signes positifs que nous observons, notre équilibre reste fragile. Heureusement, les relations avec la ville sont bonnes.»

L’association est d’ailleurs entrée dans une période où sa convention a été suspendue «afin d’être réévaluée au premier semestre 2019 en fonction de ses résultats», comme le confirme Dominique Berlie, conseiller culturel au Département de la culture et du sport de la ville de Genève, qui précise: «A la suite de cette évaluation, on retravaillera sur cette convention. Nous sommes conscients qu’au vu de sa dotation annuelle (325 000 francs), PTR ne peut être totalement le fer de lance de la programmation rock à Genève. Par contre, on souhaite qu’elle continue de jouer un rôle important dans la promotion de cette scène, qu’elle s’ouvre aux nouvelles tendances et gagne en visibilité. Pour cela, on doit travailler sur la notion de son rayonnement, entre le club de musique locale et un côté plus régional.» Acteur culte confronté aux changements d’un environnement culturel puissamment bousculé, l’association ne pourra, afin de poursuivre sa mission d’utilité, faire l’économie de se réinventer.

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