Culture

Dans l'atelier de Bettina Rheims, photographe des femmes

Depuis trente ans, l’artiste travaille dans le quartier parisien du Marais. Rencontre entre statues africaines, tirages de maîtres et jungle urbaine

D’abord, retirer les scellés. Puis, entrer au paradis. C’est plus moins ainsi que Bettina Rheims a découvert l’endroit qui deviendrait son studio et son logement, il y a trente ans. «Je suis arrivée par hasard, les scellés venaient d’être retirés. Ils avaient été posés des années plus tôt après la mort de la propriétaire dans un accident de voiture, le temps de savoir si elle avait des héritiers. C’était la sculptrice argentine Alicia Penalba. Tout était dans l’état exact où elle l’avait laissé le jour où elle est partie et n’est jamais revenue. Il y avait de la poussière partout, le journal du jour ou de la veille, le jardin comme une jungle. C’était un décor de film d’horreur mais j’ai pensé immédiatement que c’était chez moi. Il y a des lieux qui vous appellent…» relate la photographe parisienne dans un sourire très doux.

«Gaz à tous les étages»

L’endroit, dans sa version actuelle au moins, est en effet accueillant. La façade, rue du Roi-de-Sicile à Saint-Paul, est magnifique de volutes et de décors en rocaille, qui valurent à l’architecte Georges Debrie une quatrième place au concours des façades de la capitale en 1898. Une pancarte précise «Gaz à tous les étages». Puis c’est une petite cour et une porte métallique. Enfin, l’atelier qui encadre un jardin aux airs exotiques.

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Les pièces se suivent et le contournent. Le studio garni de rouleaux de papier colorés et de tabourets variés est recouvert d’affiches photographiques préfigurant l’exposition à la galerie Xippas, à Genève. Les toilettes sont tapissées de unes de magazines signées Bettina Rheims; apparaissent Serge Gainsbourg, Catherine Deneuve, Mathilda May… Une enfilade de couloirs mène au bureau de l’artiste. Sur les murs, quelques grands formats couleur de l’intéressée – le fameux baiser de Gina et Elizabeth ou les pâtes au ketchup de Monica Bellucci – mais surtout des dizaines de tirages de collection. «J’ai du beau monde», admet la propriétaire des lieux, en citant Brassaï, Kertesz, Irving Penn ou Diane Arbus.

Canapé capital

Lovée dans un canapé qui tourne le dos au jardin, Bettina Rheims savoure sa chance d’être là. «C’est un luxe d’avoir un studio à soi. C’est ici que je réalise toutes les images qui peuvent être prises en studio et en France. Les gens s’y sentent bien, je m’y sens bien et donc j’y travaille bien. Il y a suffisamment d’espace pour que les modèles puissent se reposer, se changer, se faire maquiller. Les images donnent toujours le sentiment d’un tête-à-tête mais nous sommes souvent dix ou quinze à travailler sur les prises de vue, note la photographe célébrée pour ses portraits de femmes et de vedettes. Cet endroit est central, y compris pour les projets qui sont effectués ailleurs; tous naissent ici. Je dirai même que ce canapé est central. Parfois, j’y reste assise pendant des mois, à réfléchir et à rencontrer des gens.» L’artiste a également vécu là avec son fils mais le téléphone sonnant même en pleine nuit l’a décidée à rejoindre l’autre rive de la Seine.

Le fameux sofa donne sur une grande table de bois et une bibliothèque remplie de livres de photographie classés par ordre alphabétique, masqués de cartes postales, de tirages et de flyers. L’apparent foisonnement semble parfaitement organisé. Partout dans la pièce veillent des statues africaines et océaniques et sommeillent des meubles du même bois. «J’ai vécu à Bali au début des années 1980 et j’ai ramené ces objets en rentrant. Ils sont ma famille, une source d’inspiration, mes protecteurs…» Bettina Rheims se confie avec générosité tout en étant d’une pudeur extrême. Ses yeux clairs disparaissant derrière une grande paire de lunettes, son corps dans un pull de laine bleu sur lequel elle a jeté une épaisse doudoune.

Congé sabbatique

Au-dessus d’un requin-marteau sculpté dans un arbre clair, une Femen en culotte appelle à «niquer la morale». C’est la dernière production de la Parisienne, après un magnifique travail sur les détenues françaises, d’innombrables photographies de mode et des séries devenues iconiques sur les strip-teaseuses ou les transsexuels. «Je photographie généralement ce que je ne comprends pas ou ce qui m’effraie. J’ai eu peur d’être enfermée, peur de perdre la vue. Mes séries répondent souvent à des questionnements d’ordre très privé. Et puis j’ai continuellement photographié des femmes, à la fois fortes et fragiles, mais dans le contrôle d’elles-mêmes. En ce sens, mon travail a toujours été politique mais il le devient certainement plus encore.» Un travail volontiers sensuel qu’elle qualifie de féministe, sans revendiquer le titre pour sa personne.

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Bettina Rheims répond aux questions, or elle est en congé. Elle s’est offert six mois sabbatiques, histoire «d’aller au cinéma, de lire, de déjeuner avec des amis, de m’occuper de mon fils et de mon petit-fils». Elle jure que le clic du boîtier ne lui manque pas et qu’elle ne sait pas ce qu’elle fera l’année prochaine. «J’ai de toute façon toujours pensé que chaque projet était le dernier. Je suis perdue après un travail, surtout s’il a duré longtemps. C’est un moment de grande solitude, de remise en question. Puis vient une idée, grâce à une conversation ou un bout de film et c’est tellement bien quand ça revient!» s’illumine celle que Jacques Chirac choisit pour son portrait officiel. L’étincelle, pour sûr, n’est pas très loin du canapé.



Bettina Rheims, jusqu’au 12 janvier 2019, Galerie Xippas, rue des Sablons 6 et rue des Bains 61, Genève, 022 321 94 14. Xippas.com

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