exposition

Dans l’atelier de Pablo Picasso

En 1956, le reporter de guerre David Douglas Duncan entre chez Picasso. En 1973, il aura fait 20 000 photographies. Le MAH de Genève provoque un face-à-face fascinant entre ces images de l’artiste au travail et ses créations

Ce jour-là, Picasso prend son bain. Une baignoire sans apparat, un tuyau de douche entortillé autour des robinets et, à l’arrière, un panier d’osier d’où dépasse une ficelle. Pablo Picasso a 75 ans. Il se frotte l’épaule avec un gant de toilette et lance au photographe un sourire sardonique. Il joue, il s’amuse. Il fait le spectacle et il le sait. Il accueille un photoreporter américain de 40 ans qui vient de se présenter à la porte de la villa La Californie, à Cannes. Jacqueline, sa dernière compagne qui est partout dans ses tableaux, lui a ouvert la porte avant de le conduire auprès de l’artiste le plus célèbre de la planète. Le bain du roi. Pas du tout. Juste un clin d’œil.

Cette image date du 8 février 1956. C’est la première des quelque 20 000 photographies prises par David Douglas Duncan entre 1956 et la mort de l’artiste en 1973. La première rencontre et le début d’un témoignage à la fois fascinant et instructif sur la vie quotidienne et la méthode de travail de Picasso. Le Musée d’art et d’histoire de Genève présente Picasso à l’œuvre. Dans l’objectif de David Douglas Duncan, 150 de ces photographies et autant de peintures, dessins, sculptures, assemblages, estampes, et des céramiques, plus surprenantes les unes que les autres, qui restent l’un des aspects sous-estimés de la création picassienne.

En 1956, Picasso est une star de la peinture comme il n’y en a jamais eu avant lui et comme il n’y en a pas encore eu depuis, malgré la pipolisation de l’activité artistique. Même Andy Warhol, même Jeff Koons, même Damien Hirst n’ont jamais atteint un tel niveau de notoriété. C’est l’équivalent d’une pop star. Il apparaît dans les magazines à la plage ou à la corrida. Il s’est forgé une image connue dans le monde entier. Il est le héros du film d’Henri-Georges Clouzot, Le Mystère Picasso, qui a été tourné l’année précédente aux studios de la Victorine à Nice. Un documentaire, mais aussi une fiction soigneusement jouée par un Picasso aussi comédien que peintre et sculpteur.

Picasso s’est toujours intéressé à la photographie, qu’il a utilisée dès le début du XXe siècle. Il a des amis photographes célèbres qui ont tenu et tiennent encore la chronique de son existence, Man Ray, Brassaï, Cartier-Bresson. Pourquoi aurait-il besoin d’un nouveau témoin? Et pourquoi Douglas Duncan? Qui a été lieutenant et photographe dans l’armée américaine pendant la Deuxième Guerre mondiale en Extrême-Orient, qui a été reporter pour le magazine Life, qui a suivi la guerre de Corée et suivra plus tard celle du Vietnam. «Le courage dont il avait fait preuve comme soldat nous impressionnait», se souvient le fils de l’artiste. Claude Picasso avait 9 ans en 1956; il apparaît en train de gambader dans l’atelier et de jouer avec son père sur les images de Duncan.

Pour expliquer la liberté de Picasso par rapport à la présence de l’appareil photo, Douglas Duncan dit: «Parce que nous étions amis! C’est simple!» Il dit aussi qu’il était journaliste et, avec un peu de coquetterie, qu’il ne connaissait rien à l’art. En tout cas, pendant des années, pendant de nombreuses visites et quelques séjours continus, Picasso et Duncan entretiennent une vraie complicité.

En 1956, Picasso est entré dans une nouvelle phase de sa vie et de sa création. Il a perdu deux ans plus tôt celui avec lequel il a passé des décennies à se mesurer, Henri Matisse. Olga, son épouse légitime qui ne voulait pas divorcer mais avec laquelle il ne vivait plus depuis longtemps, est décédée l’année précédente. Sa relation avec Jacqueline semble l’avoir apaisé. Ses enfants ont grandi et gambadent dans son atelier. Son engagement politique n’est plus aussi envahissant que dans l’immédiat après-guerre. Et, surtout, il retrouve une formidable créativité, un appétit insatiable pour la peinture et la sculpture.

Peut-être a-t-il deviné que Duncan serait son homme pour faire connaître cette nouvelle vie et en faire une nouvelle image. Et Duncan? Il s’attaque à Picasso comme on s’attaque à une montagne, avec audace, prudence, et aussi un brin de calcul. Car lui aussi semble vouloir s’évader au moins pour un moment de sa terrible spécialité, des terrains de mort et de violence. L’intimité de Picasso n’est pas sans aspérité, mais elle est tournée vers la vie. L’homme célèbre de 75 ans et le photographe à succès de 40 ans ont chacun des raisons de ne pas rater cette rencontre.

Picasso à l’œuvre. Dans l’objectif de David Douglas Duncan est un face-à-face entre le fouillis créateur de l’atelier, le remue-ménage capté par le photographe, et les peintures, les sculptures, les dessins. D’un côté la sensation de la vie qui s’écoule, de l’autre les choses qui sont restées. Au milieu, deux hommes qui s’entendent pour faire du décor fabuleux de l’atelier le décor d’un conte amusant et édifiant sur l’art et sur le grand artiste, pour faire de tous les habitants des maisons de Picasso, de tous leurs visiteurs, les acteurs d’un théâtre souvent profond, parfois moqueur. Un chant à deux voix, dont l’exposition nous dit les accords, les surprises et les points de suspension.

Picasso à l’œuvre. Dans l’objectif de David Douglas Duncan. Musée d’art et d’histoire, 2, rue Charles-Galland, 1206 Genève. Rens. 022 418 26 00 et www.ville-ge/mah. Ouvert tous les jours sauf lundi de 11 à 18h. Jusqu’au 3 février.

En 1956, Picasso estune star de la peinture comme il n’y en a jamais eu avant lui

Publicité