L’atelier de Picasso menacé

Le grenier des Grands-Augustins, situé dans le VIe arrondissement de Paris, pourrait devenir une résidence hôtelière

Le grenier des Grands-Augustins n’est pas un vulgaire placard à balais. Son propriétaire, la Chambre des huissiers de justice de Paris (CHJP), veut en faire une résidence hôtelière haut de gamme. Situé au dernier étage de l’hôtel de Savoie (ancien hôtel Hercule), dans le VIe arrondissement de Paris, c’est ici que Picasso avait son atelier: il a peint à l’étage du dessous (plus haut de plafond) son tableau le plus célèbre, Guernica, en 1937. Il en fut expulsé en 1955. Avant lui, c’est là qu’Honoré de Balzac avait situé l’action de sa nouvelle Le Chef-d’œuvre inconnu et que Jean-Louis Barrault avait installé sa première compagnie, de 1934 à 1936.

Depuis 2002, le Comité national pour l’éducation artistique (CNEA), présidé par Alain Casabona, l’occupait dans le cadre d’une convention de mécénat signée avec la CHJP, propriétaire du lieu. Il avait d’ailleurs rénové l’endroit, laissé à l’abandon depuis des années, à ses frais. Mais, en 2010, la convention d’occupation s’est arrêtée sans être renouvelée. Commence alors un bras de fer entre le CHJP et Alain Casabona, le CHJP s’employant à expulser du bâtiment le CNEA. Malgré la création d’un comité de soutien (animé par le photographe Lucien Clergue – ami de Pablo Picasso –, l’actrice Charlotte Rampling et le violoniste Didier Lockwood ainsi que Jacques Delors et Michèle Cotta…), les locataires avaient dû quitter les lieux, à cause d’une décision de justice, pour s’installer dans le XVIIe arrondissement.

En mai, la Commission régionale du patrimoine et des sites, présidée par le préfet de région, Jean Daubigny – «fait assez exceptionnel», souligne Alain Casabo­na –, vote à l’unanimité «l’inscription à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques», indique à Libération Jean-Pierre Lecoq, maire du VIe arrondissement. Sont concernés les façades de l’hôtel du 5-7, rue des Grands-Augustins (depuis 1926) et les deux derniers étages (où vivait Picasso), ainsi que la toiture et l’escalier, précise-t-il.

Permis de construire

Mais il semble que cette issue heureuse n’a en rien modifié les ambitions des propriétaires qui, selon Jean-Pierre Lecoq, «avaient tenu un discours très dur, très sévère, déniant l’historicité des lieux, déniant également à la commission le droit de statuer». En effet, un permis de construire est arrivé récemment sur le bureau du maire, qui a «aussitôt alerté la Ville de Paris». «Je suis confiant, poursuit Jean-Pierre Lecoq, et certain que les architectes des bâtiments de France remettront un avis défavorable.» «Ça fait un an et demi que cela dure. Maintenant, on aimerait que les choses avancent vraiment. Ça suffit. Si l’Etat le veut, qu’il s’en mêle», conclut Alain Casabona.