A la Bibliothèque nationale de France, l'exposition Brouillons d'écrivains fait entrer le visiteur dans un espace intime, riche en émotions pour le profane comme pour les chercheurs, qui travaillent le plus souvent sur des fac-similés. Rendue nécessaire par la fragilité de certains manuscrits, la pénombre sert la dramaturgie spectaculaire mise en œuvre pour dévoiler le travail souvent méconnu de la création littéraire: au-dessus des vitrines où sont présentés quelque 200 manuscrits d'auteurs français flottent de légers voiles noirs sur lesquels apparaît en clair leur écriture agrandie. Ce parti pris visuel d'une belle efficacité souligne un parcours réparti en quatre étapes: Histoire(s) de manuscrits, Ateliers d'écrivains, La fabrique du texte, Ecrire aujourd'hui.

Des rondels du prince poète Charles d'Orléans à deux pages du prochain livre de Claude Simon (Le Tramway, à paraître chez Minuit), on pénètre à la fois dans l'atelier des écrivains et dans le laboratoire des spécialistes de la critique génétique. Aux manuscrits s'ajoutent quelques objets fétiches (la plume d'oie et l'encrier en forme de crapaud de Flaubert, la petite machine Oliver de Valéry), de nombreuses bornes multimédias et des extraits de huit films sur des écrivains diffusés en boucle dans une salle de projection: de quoi satisfaire toutes les curiosités.

Dans ce parcours, chacun élira telle ou telle pièce d'un auteur cher à son cœur: par exemple, les morceaux de papier jaunis sur lesquels Pascal a noté au vol ses Pensées, la page manuscrite des Mémoires de Saint-Simon dont la graphie régulière s'interrompt à la mort de sa femme par une ligne de larmes et de petites croix, l'enveloppe avec la mention «Dépôt remis à la Providence» des Dialogues d'un Rousseau persécuté, un carnet de voyage presque illisible de Nerval, la première version de «Zone» d'Apollinaire, les épreuves mises en page et corrigées des Fleurs du mal (dont il ne reste aucun manuscrit), une lettre de Sartre à sa «petite fleur» Simone de Beauvoir, le début de La Grande Beune de Pierre Michon, ou encore le manuscrit jamais vu du Rivage des Syrtes de Gracq, un auteur peu enclin à «faire visiter à l'invité ses cuisines».

Quelques écrivains majeurs se taillent la part du lion. Victor Hugo tout d'abord, parce qu'il a été à l'origine de la création du département des manuscrits modernes de la BNF, en léguant en 1881 le volumineux ensemble de ses manuscrits et papiers «à la bibliothèque nationale de Paris, qui sera un jour la Bibliothèque des Etats-Unis d'Europe»: cela va de l'idée griffonnée au dos d'une enveloppe aux majestueux feuillets bleus de la mise au net de «Booz endormi». On observe que la composition des poèmes et des romans hugoliens se développe par insertions successives, l'écrivain rédigeant sur la moitié droite de la page et réservant la partie gauche aux ajouts ou aux passages repris, qu'il recopie ensuite après les avoir barrés d'une croix.

Deux autres géants, Balzac et Flaubert, retravaillent énormément tous leurs textes: le premier dans un incessant va-et-vient de son bureau à l'imprimerie, qui transforme ses épreuves en nouveaux brouillons (on connaît jusqu'à quinze versions successives de placards); le second parce qu'il peine sans fin sur chaque ligne sortie de sa plume jusqu'au moment de l'élaboration finale où il tend alors, au contraire de Balzac, à la condensation. L'auteur de Madame Bovary aurait aimé enterrer ses manuscrits avec lui, «comme un sauvage fait de son cheval».

Proust est un autre exemple, peut-être majeur, de l'écrivain dont la vie se confond avec l'œuvre: en témoigne à la BNF, parmi les innombrables paperoles de ses manuscrits ou de ses épreuves, la page ultime de La Recherche, avec sa dernière phrase corrigée qui empiète sur le fatidique mot FIN.

Certains auteurs multiplient les travaux d'approche, tel Zola qui prend des notes, dessine des croquis et rédige des scénarios du cycle des Rougon-Macquart. D'autres se fixent d'impossibles contraintes, ainsi Georges Perec pour La Vie mode d'emploi, avec ses 42 listes de dix éléments constituant les matériaux obligatoires du roman, dont le déroulement spatial obéit au déplacement du cavalier sur un échiquier. D'autres encore se jettent sans aucun plan «à l'eau des phrases», tels Stendhal, Giono ou Aragon: ce dernier s'en est expliqué dans Je n'ai jamais appris à écrire ou les Incipit, livre paru dans la bien nommée collection des Sentiers de la création chez Skira, tout comme La Fabrique du pré où Francis Ponge a lui-même mis en scène la genèse de son poème.

C'est l'occasion de s'initier à quelques aspects de cette fabrique du texte qu'étudient les spécialistes de l'ITEM (Institut des textes et manuscrits modernes du CNRS): l'utilisation de la page et de sa marge – le titre de champion du «sans marge» revenant de droit à Jean-Paul Goux – ou la pratique variée de la rature. Deux bornes multimédias proposent l'une, l'étude génétique éclairante d'un fragment d'Un Cœur simple de Flaubert; l'autre, deux textes de François Bon et Michel Chaillou rédigés en recourant au logiciel «Genèse» de l'Association française pour la lecture, qui permet de conserver la trace de tous les gestes du scripteur. Ainsi voit-on s'écrire et se corriger sous nos yeux le poème «Océan» de Chaillou: soit 323 mots ayant exigé, en 53 minutes d'écriture, 39 opérations de suppression et 99 de remplacement d'un ou de plusieurs mots… Ce qui fait de ce logiciel, on en conviendra, un instrument de laboratoire davantage qu'un outil d'usage général.

«Brouillons d'écrivains»,

jusqu'au 27 juin à la Bibliothèque nationale de France,

site François-Mitterrand,

quai François-Mauriac, Paris13e (métro Quai de la Gare).

Ma-sa 10-19 h, di 12-19 h.

Entrée 35 FF,

catalogue illustré 240 FF.

Dossier sur Internet: www.bnf.fr