Cinéma

Dans l’atelier de «Toni Erdmann»

Auteure du film le plus applaudi de Cannes, sur nos écrans depuis mercredi, l’Allemande Maren Ade revient sur la gestation de cette irrésistible comédie dramatique. Rencontre avec une jeune Allemande qui combine fantaisie et sens de l’organisation

Faire LE «buzz» à Cannes donne certaines obligations, à commencer par une longue tournée promotionnelle. Pas si facile quand, en plus d’artiste, on est également productrice et jeune mère? En jeune femme volontaire et organisée, Maren Ade, 39 ans, trois longs-métrages et deux enfants, assume sans trop de prise de tête. C’est à Zurich, fin juillet, à l’occasion de la sortie outre-Sarine qu’on a rencontré l’heureuse auteure de «Toni Erdmann», à la terrasse d’un modeste hôtel.

Elle vient de se poser avec ses deux garçons, allaite vite le petit de huit mois (né durant la phase de montage du film!) tandis que l’aîné de quatre ans dessine. Une nounou prend le relais, mais durant l’interview, notre interlocutrice gardera toujours un œil sur les siens, accueillant ses beaux-parents arrivés à leur tour en renfort. Une superwoman? Même pas. Savoir jongler et bien s’entourer est visiblement un art qu’elle pratique aussi bien dans sa vie que sur un projet.


Le Temps: Vous avez débarqué à Cannes comme une quasi inconnue alors que vous êtes cinéaste depuis une quinzaine d’années, réalisatrice et productrice…

Maren Ade: J’ai étudié la production et fondé une firme avec deux collègues, Komplizen Film, avant de me lancer dans la réalisation. On choisit ensemble des projets, mais quand je travaille sur les miens, je lève le pied, parce que je ne peux pas tout faire – surtout depuis que je suis mère. Je garde juste un regard sur le scénario et le montage de nos films. C’est une chance de pouvoir rester en contact avec ce qui se fait alentour. D’autant plus si cela débouche sur une amitié comme avec Miguel Gomes, dont j’ai produit «Tabu» et – de plus loin – «Les Mille et une nuits».

– C’est aussi un avantage d’être sa propre productrice?

– Quand je réalise, ce sont mes partenaires qui tiennent le rôle de producteur. Mais je reste une réalisatrice responsable, qui n’oublie pas son budget. On se fait confiance et évite ainsi toutes ces guerres de tranchées qui opposent si souvent créateurs et financiers. Et s’il faut absolument refaire le travail d’une journée, comme c’est arrivé sur «Toni Erdmann», je peux le décider sans craindre un couperet.

– Au cœur de «Toni Erdmann», vous avez ajouté un conflit de générations à la dynamique hommes-femmes de votre film précédent, «Alle Anderen»?

– Tout revient à une question de distance et de proximité, comment on s’arrange pour vivre ensemble. A travers Winfried et sa fille Ines, il s’agit aussi de deux systèmes de valeurs qui ne parviennent pas à s’entendre: un certain humanisme post-68 et la dureté du monde capitaliste. Comment y trouver son équilibre et se comporter de manière correcte?

En écrivant, je suis partie de la famille et des rôles plus ou moins pesants qu’on y joue, auxquels viennent s’ajouter ceux qu’on tient en société. Comment se libérer d’un lien familial et se retrouver au-delà? Voilà ce dont parle le film. D’où le besoin de passer par un autre pays et ce rôle outré de Toni Erdmann. Je vous rassure, ce n’est pas une histoire autobiographique. Mon père ressemble un peu à Winfried/Toni, mais je ne suis pas pour autant devenue une consultante d’entreprise impitoyable!

– Vous esquissez aussi les relations entre l’Allemagne et les ex-Pays de l’Est?

– Je montre comment les Allemands se comportent à l’étranger, toujours tentés de dicter comment il faut faire. Dans ces pays, après la chute des régimes communistes, il y a eu beaucoup d’achats, de fusions et de fermetures d’entreprises par des Européens de l’Ouest. Tout le monde a voulu sa part du gâteau! C’était une réalité très intéressante à explorer. Après, je dois avouer que la Roumanie s’est imposée parce que je suis devenue une fan de sa «nouvelle vague». Mais j’y suis allée avec mon regard d’Allemande, en assumant certains clichés…

– Pour les rôles principaux, comment êtes-vous tombée sur Peter Simonischek et Sandra Hüller, tous deux si extraordinaires?

– A travers un casting. Pour chaque rôle, je rencontre une vingtaine de comédiens. Sinon, jamais je ne serais arrivée à cette combinaison. Tous deux sont plus connus au théâtre, il est Autrichien alors qu’elle est Allemande. On doit aussi sentir la personnalité, deviner si on pourra travailler ensemble ou pas. Et puis il fallait trouver Toni Erdmann. Avec la perruque et les fausses dents, d’autres devenaient des «freaks», pas Peter. Pour elle, le plus délicat était la séquence nue. Pas une scène de sexe, où l’on sait ce qu’on a à faire et où la mise en scène vous avantage; juste une longue scène à jouer avec tout l’embarras que cela peut susciter. Le cauchemar! (elle rit)

– Tout le film donne une impression de naturel bluffante. Ecriture ou improvisation?

– Presque tout est écrit mais doit aussi paraître spontané. C’est là que résidait la difficulté! Il aura d’abord fallu plusieurs voyages de repérages en Roumanie, car il y a des choses qu’on ne peut imaginer qu’après avoir découvert les lieux. Et pour définir Ines, j’ai eu recours à un «role model» – une personne qui fait ce genre de travail dans la réalité. Ensuite je fais des répétitions en laissant une certaine latitude aux comédiens. On cherche ensemble.

Pour la scène où Ines doit chanter, durant une fête de famille, Sandra proposait différentes versions mais ne trouvait pas le ton jusqu’à ce que je lui rappelle qu’elle devait le faire à contrecœur. Et ça l’a libérée. Pour le kukeri, ce costume de carnaval bulgare, ce fut un coup de chance. Dans le scénario, je n’avais noté qu’un «costume traditionnel». A l’arrivée, on n’aurait pas pu mieux trouver pour exprimer Winfried: une forme de retour à l’animal, une nudité paradoxale qui lui donne le droit de venir à la party…

– Côté formel, qu’est-ce qui devait primer à vos yeux?

– J’aime les films où ce sont les comédiens qui vous emportent, comme chez Bergman ou Cassavetes. La caméra devait les accompagner le plus discrètement possible, sans pour autant imposer un «look documentaire». Ensuite, les deux protagonistes devaient être à égalité. Je voulais qu’à chaque scène, on ait leurs deux perspectives. Le son aussi doit être le plus réaliste possible. Ajouter de la musique relève déjà de l’interprétation, alors que je souhaite laisser le spectateur libre d’arriver à la sienne.

– Vous tenez un drôle d’équilibre entre comédie et drame, réalisme et grotesque, tout en restant dans le champ du vraisemblable. Une exigence?

– Pour moi, tout devait rester logique. L’idée était de partir très réaliste et de dériver petit à petit vers la comédie, sans que cela paraisse forcé. Au fond, il s’agit d’un père qui a toujours joué la comédie pour sa fille et se retrouve dans l’impasse. Sur le tournage j’ai surtout travaillé la dimension dramatique, d’où ma surprise à voir que les gens rient autant. C’est un film qui a été écrit comme une comédie mais tourné comme un drame!

– Malgré sa durée inhabituelle, le film est sorti dans sa forme originale?

– Rien n’a été changé depuis Cannes. Vous savez, il m’a fallu plus d’une année de montage pour parvenir à ce résultat. A un moment donné, quand j’essayais de raccourcir davantage, le film paraissait plus long! En fait, personne ne s’est plaint. Quand j’ai entendu un distributeur dire: «Surtout ne changez rien, le film est parfait comme ça», vous ne pouvez pas savoir le soulagement!

– Nous recevons trop peu de films allemands pour en juger, mais est-ce que vous vous inscrivez aussi dans une sorte de «nouvelle vague»?

– (Elle hésite) On en parlait plus à mes débuts, mais c’est vrai que je me rattache à ce qu’on a appelé «l’école de Berlin», une sorte de groupe informel qui a voulu revenir à plus de réalisme. A présent, je partage ma vie avec un cinéaste, Ulrich Köhler. Nous travaillons en alternance, d’où une certaine lenteur – il m’a fallu presque six ans pour «Toni Erdmann»! Mais nous nous soutenons aussi, et cela fonctionne plutôt bien, sans trop de disputes. Là, c’est justement son tour d’être en tournage.

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