Latifa Djerbi est une femme pressée. Pressée de parler d’elle, de la manière dont elle a vécu son enfance de Tunisienne sur le sol français – en début de soirée, elle excelle dans l’exercice solo de l’humour sociologique. Mais pressée de parler des autres aussi. De sortir des murs du théâtre pour rencontrer les gens de la rue: Ester, Randa, Dashnim, Elmira, tous habitants du quartier genevois des Pâquis. Et la ballade poétique qu’elle a conçue avec eux «à l’arrache», comme elle dit, est plus que jolie. Elle est surprenante, rythmée, émouvante. Riche de la fraîcheur de cette vingtaine d’amateurs qui, le temps d’une danse, d’un chant, d’un cri, racontent, parfois avec rage, l’amour qu’ils portent à leur nouvelle patrie. Jeudi, vendredi et dimanche, il faut aller voir Pop punk et rebelle. La proposition in et hors les murs dynamite le raccourci qui veut que l’autre, différent, épicé, soit potentiellement un ennemi.

Entre la rue de Berne et la rue de Neuchâtel, à Genève, il y a un temple. On ne pense jamais à pousser la lourde porte de cette bâtisse au style austère, mais on a tort. Car ce lieu abrite trois associations qui accueillent sans distinction, ni jugement, des personnes en rupture et des migrants. Au programme, des cours de langue, des repas offerts, une aide pour trouver un logement, écrire un CV, répondre à une offre d’emploi. Et encore des activités culturelles, danse, poésie et chant. Du coup, l’endroit fourmille de vie, mérite son statut de poumon solidaire des Pâquis.

C’est dans ce vaste espace que se termine le spectacle itinérant de Latifa Djerbi. Une séquence poignante où, dans le noir, une femme latino chante une veilleuse à la lumière d’une bougie. Elle donne le ton, maternel, de cet épisode. A sa suite, une dizaine de silhouettes sortent de derrière les paravents et, à la lueur de la flamme, donnent, chacune dans sa langue, des conseils et consignes à leurs enfants. Hommage à l’idée de douceur, de métissage et d’ancrage. Et jolie façon de conclure une traversée qui, auparavant, était nettement plus secouée. On pense au poème anarchiste d’Aragon, «je n’aime pas les gens» que les jeunes Dashnim et Elmira se lancent dans la rue de Zurich, en mimant un affrontement. Ou au poème de Michaux, Contre, que clame une des chanteuses de l’Ensemble Vocal hors la voix, rue de la Navigation, au pied des bureaux de Dialogai. «Je vous construirai une ville avec des loques, moi! / Je vous construirai sans plan et sans ciment / Un édifice que vous ne détruirez pas. […] Dans le noir nous verrons clair, mes frères. Dans le labyrinthe nous trouverons la voie droite.»

L’ordre naît d’un chaos, dit Michaux. Cette notion est centrale dans le travail de Latifa Djerbi qui, dit-elle, s’est fait accoucher par l’homme de théâtre Jacques Livchine. La comédienne est un volcan en perpétuelle ébullition. Un geyser d’idées et de générosité qui parfois déborde dans sa frénésie à vouloir (se) raconter. A Genève depuis dix-huit ans, Latifa est toujours cette petite fille de cinq ans qui a grandi à Angers où elle a entendu que les «Arabes volaient le pain des Français». Dès lors, en préambule à la déambulation dans les Pâquis, Latifa propose un one woman show hilarant où elle fabrique du pain devant nous en mélangeant farine blanche et farine de sarrasin. Ce métissage symbolique a lieu dans les locaux proprets d’Aspara Arts, nouvel Espace culturel du quartier. Avec une énergie et un humour contagieux, la comédienne y explique qu’elle a un «ego aigu» mais aussi des crises fréquentes de «dévalo» et que la solution à ce grand écart, c’est l’art. Mais pas l’art en solitaire, l’art solidaire. D’où cette seconde partie, collective et hors les murs, élaborée avec les pros Fanny Brunet, Laurent Annoni et Carole Schafroth et dans laquelle on croise des automates helvétiques ultratypiques, des amants anglais égarés, un couple de Saint-Domingue lancés dans une bachata caliente, une prostituée affranchie, un amoureux perché dans un arbre et encore une brigade de chanteuses polyphonistes et inspirées.

L’exercice du spectacle amateur et itinérant est délicat. Souvent, le résultat manque de rythme, de relances, pêche par excès d’équité: soucieux de donner la même visibilité à chaque intervenant, le metteur en scène perd de vue l’effet d’ensemble et l’énergie qui doit continuer à circuler. Ici, ce n’est pas le cas. Sans doute parce que les rues pâquisardes sont déjà très animées, les interventions, souvent brèves, surgissent et s’évanouissent sans s’annoncer, comme si les passants se mettaient subitement à parler ou à chanter. L’effet est déroutant, séduisant. On atteint ce charme «psychomagique» que convoite la comédienne en ouverture de soirée. Une comédienne qui, pour réunir ces différents participants, s’est inscrite à la chorale du quartier ainsi qu’au groupe de théâtre amateur et a beaucoup écouté Ester, une Pâquisarde convaincue qui connaît chaque membre de cette vaste tribu. «J’ai fait tant de rencontres belles et insolites que je n’ai plus envie de retourner dans les théâtres fermés», glisse Latifa, en fin de soirée. On l’imagine volontiers.


«Pop, Punk et rebelle», les 26 et 27 mai à 20h, le 29 mai à 18h, début à Apsara Arts, Espace culturel, 43, rue de Neuchâtel, Genève, rés. conseillée: 077 440 06 23