Arts plastiques

Latifa Echakhch, la résistance par l’art

Curatrice de l’exposition «Get Out», l’artiste développe elle-même un parcours engagé et poétique qui la distingue parmi les grands de sa génération

Pour la première fois, la HEAD a confié son exposition de fin de masters à une femme, qui plus est une artiste. Latifa Echakhch a succédé comme commissaire à trois curateurs, Giovanni Carmine, Marc-Olivier Wahler et Nicolas Trembley, avec la tâche de sélectionner un certain nombre de jeunes artistes au sortir de leurs études pour composer une exposition.

La mission ne s’arrête pas là. Il faut encore sélectionner un jury et l’accompagner dans ses discussions pour attribuer des prix parmi les exposants. Sans aucun doute Latifa Echakhch a-t-elle été la plus stimulante une fois son choix établi, mais au préalable la plus soucieuse de choisir des personnes réellement investies dans leur pratique, pour qui l’art n’est clairement ni une pose ni une activité contingente.

Identité double

Sans doute cette manière d’agir reflète-t-elle son propre parcours. Née dans la campagne marocaine en 1974, elle suit sa famille en Savoie dès l’âge de 3 ans. Enfant de la migration à l’identité double, elle ne découvre la richesse de l’art contemporain et la possibilité d’y tracer un chemin particulier qu’en entrant, presque fortuitement, aux Beaux-Arts de Grenoble après son baccalauréat. A chaque étape de ses études, qu’elle poursuivra à l’Ecole nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy puis aux Beaux-Arts de Lyon, comme dans la suite de son parcours, elle ne cesse de questionner la justesse de ces choix. 

En 2002, quand elle commence à exposer, elle dit volontiers que le climat politique national – le Front national au second tour – et international – la deuxième Intifada – lui commande un réel engagement artistique qui ne va plus la quitter. C’est aujourd’hui une femme qui semble parfaitement au cœur du monde et son art en témoigne, qui mêle l’intime au politique avec une subtilité rare. Latifa Echakhch peut faire grand sans jamais vous terrasser, discret sans disparaître. Ses œuvres sans doute témoignent, mais surtout elles ouvrent un chemin.

A mille lieues d’une lecture littérale du réel ou d’un militantisme borné, elle agit en poète, parle du temps présent en le reliant au passé, à l’avenir possible, notamment grâce aux subterfuges de la nostalgie. Ainsi, lauréate du Prix Marcel Duchamp en 2013, elle a eu droit à la fin de l’année dernière à une exposition au Centre Pompidou. Elle y a développé un travail sur les encrages, dans la continuité de travaux précédents. La salle était emplie de nuages noirs, suspendus au plafond et posés au sol. Devant chaque sombre nuée, un objet différent – des fuseaux de fils, des roses des sables, une bibliothèque de la collection Que sais-je?, des cotillons, tous imbibés, à moitié mangés d’encre. Les visiteurs traversaient ainsi ce paysage nébuleux où chaque étape leur disait une noirceur en marche.

Des nuages découpés

Puis au fond de la salle, ils se retournaient et découvraient un autre climat, certes toujours nuageux, mais qui donnait place au bleu du ciel. La lecture de l’installation était complexifiée par le fait que la partie colorée apparaissait au recto des nuages découpés, comme un décor de théâtre auquel il ne fallait pas tout à fait croire.
Cette année encore, Latifa Echakhch a pu monter une exposition grâce à un prix prestigieux, le Zurich Art Prize. Celle-ci est encore visible au Museum Haus Konstruktiv jusqu’au 31 janvier. Là aussi, l’artiste a imaginé un parcours. Elle offre un moment théâtral, mais un moment seulement. Quelque chose est arrivé. A chacun de regarder plus loin que la salle d’exposition, dans l’espace et dans le temps, pour raccrocher l’instant de l’art au monde comme il va. On y verra à nouveau des nuages, de l’encre, mais dans un déploiement totalement différent. Ainsi, posés sur un labyrinthe de paravents, des vêtements imprégnés d’encre ont dégouliné jusqu’au sol.

Auparavant, cet été, l’artiste a présenté une installation dans un espace d’art à Istanbul. Très affectée par les dramatiques migrations méditerranéennes actuelles, elle y notamment montré une nouvelle vidéo baptisée Waiting for dolphins. Elle a simplement filmé les vagues sur les rivages du Bosphore, là où un jour elle a vu passé des cétacés. Elle rappelait ainsi que la mer est aussi porteuse d’attente, et d’espoir.

Adolescente, Latifa a beaucoup pratiqué l’athlétisme, mais elle n’appréciait pas l’aspect trop compétitif du milieu sportif. Elle a aussi pensé que sa voie était dans l’humanitaire, mais s’est estimée trop fragile pour se confronter de cette manière-là aux souffrances du monde. Artiste, elle réussit avec grâce, sans jouer des coudes. Aujourd’hui, Latifa Echakhch poursuit une carrière internationale, soutenue par trois galeries, Eva Presenhuber à Zurich, Kamel Mennour à Paris et Dvir à Tel-Aviv.

Depuis quelques années, elle s’est installée en Valais, partageant la vie de l’artiste Valentin Carron, avec qui elle a une petite fille. Elle ajoute ainsi une troisième face au biculturalisme dans lequel elle a grandi.

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